La douleur est l’élément du génie. Tous les fronts que la Postérité marqua ont porté une couronne d’épines. Toutes les âmes où s’alluma l’Inspiration ont eu leur soirée d’agonie. Le Christ, au jardin des Olives, a essayé, comme Socrate, l’oreiller de douleurs sur lequel reposèrent tous les élus de la pensée divine en ce monde. Dans les temps modernes, depuis que le Spiritualisme a vaincu la Matière, on s’étonne de tant de tristesses morales, et cependant le rosaire de la souffrance, c’est le rosaire du génie. L’Antiquité récusait cet axiome, et la pauvreté d’Homère, le plus grand ménestrel des siècles, se dore de la poussière des légendes. Ainsi va l’esprit humain : la vérité qui l’offense est un conte mais, à nous, il faut bien que la lumière arrive ; tous les échos modernes et contemporains retentissent de cris plaintifs, et les lyres versent des pleurs avec leurs accents. Les Poëtes, comme les Prophètes, ont toujours vu l’avenir à travers les larmes. Les grandes inspirations planent dans les tempêtes de l’âme et de la société comme les aigles dans les cieux. On se pourra pas corriger cette loi du monde des esprits ; elle est nécessaire au progrès ; elle éveille l’intelligence, aiguise le sentiment, travaille l’imagination, et nous pousse à l’inconnu. Donc la souffrance est la porte de la Lumière ! Autant d’âmes ont souffert, autant d’âmes ont grandi, et la postérité compte les siècles avec les larmes du génie ! Les dernières notes de cette immense élégie s’appellent Dryden, Malfilâtre, Gilbert, Savage, Chatterton, Byron, Escousse, Lebras, Millevoye, Élisa Mercœur. Emile Debraux, Ourit et Hégésippé Moreau !
Hégésippe Moreau vint au monde à là saison des roses. La Providence voulait que ce pauvre enfant, qui n’eut ni père ni mère devant les hommes, eût une belle âme devant Dieu. Or, elle le baptisa dans la douleur, Il était né à Paris, rue Sainte-Placide, n° 91 le 9 avril 1810 ; mais cette date, jusqu’ici toujours admise, est fausse de vingt-quatre heures. Tout petit, ses parents naturels2 l’amenèrent, à Provins, qu’il adopta pour patrie. C’est là, en effet, qu’il trouva les seules joies qu’il ait goûtées sur la terre. Tout ce qui touchait son cœur, avait respiré l’air de ce pays. C’est là aussi que son père, qui professait la quatrième au collége communal de la ville, et que sa mère, qui devint femme de chambre chez madame Favier, rendirent le dernier soupir. Moreau ne devait plus avoir de sourire dans ce monde que celui du soleil. Mais madame Favier n’abandonna pas l’orphelin. Elle avait vu le doigt de Dieu le conduire à Provins, et elle voulut l’y garder. Par ses soins, l’enfant fut placé gratuitement au petit séminaire d’Avon3. L’éducation d’Hégésippe Moreau fut douloureuse : c’était inévitable et madame Favier, mue par une piété exagérée, commit, à son insu, une faute grave, en enfermant dans un séminaire une âme aussi sensible, aussi délicate et aussi indépendante !
Le poëte s’en souvient lui-même avec tristesse :
Mais ce rosaire, c’est celui qui sanctifie, qui fait les poëtes. Cet ennui douloureux pour l’enfant qui voudrait des caresses, des papillons et du soleil, jette l’âme dans l’inconnu, voisin de l’Idéal ; et qui ne rêva pas ainsi ne reçut jamais les baisers dé la Muse. C’est alors qu’elle peint votre imagination de ses plus radieuses couleurs, qu’elle jette son arc-en-ciel mystique sur votre front et vous entoure de sa lumière. Avec quelle sollicitude elle suit son enfant ! Elle lui parle avec la brise, les vents, la tempête, les cèdres et les bluets, et tous les accents de la Nature. Elle passa, dit Hégésippe Moreau,
Enfant, tu seras poëte !
Au séminaire, il versifia. Et c’est déjà le reflet des amertumes de son éducation qui passe dans ses vers. En 1822, M. de Cosnac4, évêque de Meaux, étant venu à Avon, fut félicite en vers iatins et en vers français alternativement, par deux abbés de la congrégation, et le futur auteur du Diogène voulut faire alors sa première chanson ; il avait douze ans :
Moreau à seize ans, finissait ses études et entrait chez M. Lebeau, imprimeur à Provins, pour apprendre là composition. Madame Favier, qui avait fait les frais de son éducation, ne pouvait le maintenir plus longtemps ; puis, n’ayant pas pris les grades universitaires, le jeune orphelin n’osait ambitionner les cours des Facultés ou le stage insouciant du barreau de province. Après sa rhétorique, Hégésippe Moreau fut donc forcé de se faire ouvrier typographe. Pour d’autres que lui, ce pas eût été pénible à franchir ; mais il sentait dans son art le prélude de la profession des lettres :
De seize à dix-neuf ans, voilà le printemps, l’âge d’or de la vie de Moreau ! La Destinée, qui lui avait ménagé des douceurs, le pénétra plus vivement de sa sollicitude. Le pauvre poëte, que Dieu avait habillé comme le lis des champs qui ne file ni laine, ni toison, trouva un cœur pour répondre à son cœur. Ce jour-là, sa vie fut une extase et de 1829 à 1838, à travers les tempêtes et les orages, il se cramponnera à son amour. Belles âmes que celles-là qui s’aiment de loin, se comprennent à travers les années ! O Poésie, toi seule peux verser dans les cœurs tant de fidélité et d’héroïsme ! Quelle sainte épopée à dire avec cette affection si éternelle. si mystique et si chaste ! Quelle est touchante, cette amitié de la jeunesse qui ne se termina même pas dans la tombe et qui brillera comme le soleil dans les plus mauvais jours ! Louise Lebeau5, génie du poëte, que de grâces vous doivent les muses ! Votre nom est doux à leurs lèvres comme le miel de l’Hymette. Et on ne parlera jamais d’Ixus sans penser à Macaria.
Comprenez-vons qu’avec cette tendresse d’âme, Hégésippe ait hésité à dire à Louise
Que de génie dans cette plainte, que d’amour dans ces pleurs ! L’âme s’évapore en un délicieux parfum et on se sent inondé d’une douce lumière. Est-ce la fumée du bûcher d’Ixus, le pauvre gui de chêne qu’un coup de vent a fait mourir, qui s’est changée en un nimbe d’or ? Oh ! non, car il vivra, le frêle Ixus, Macaria l’a dit
Et tant qu’Hégésippé Moreau aura un cri dans ce monde, Louise Lebeau aura un écho pour lui. Auprès de cette noble femme, je n’en oublierai pas une autre, madame Emma Ferrand6, de Bordeaux, que le poëte a fêtée, parce qu’elle aussi, comme sa sœur, à cru a son génie, et qu’elle lui répéta
Madame Emma Ferrand habitait Paris ; auprès d’elle, en 1829, nous, retrouvons Moreau. Le voilà, le pauvre enfant, avec son seul composteur, au seuil do calvaire ou l’on clouera son génie. Poussé par quelque inspiration intérieure, sans doute, il s’adressa, pour avoir de l’ouvrage, à M. Firmin Didot, qui lui en donna.
Venu à Paris pour vivre et faire son chemin dans les lettres, le futur auteur du Diogène se trouva bientôt aux prises avec la misère : à l’appel du typographe, les caractères ne répondaient pas facilement, et la Faim battait la charge autour du poëte. Alors « Pourquoi, s’écrie-t-il, vous ai-je quittée, ma sœur ? Pourquoi m’avez-vous laissé venir ? Pourquoi m’avez-vous caché vos larmes quand vous deviez donner des ordres ? Vous n’aviez qu’a dire : Je le veux ; vous n’aviez qu’à étendre la main pour me retentir et vous ne l’avez pas fait ! Quand j’y réfléchis maintenant, je ne conçois pas comment j’ai pu me résoudre à vous quitter, pour me jeter, les yeux ouverts, dans un abîme de misère et de honte. Maintenant je n’ai plus d’espérance. Vous devez vous apercevoir du désordre de mes idées ; pardonnez-moi donc si je m’exprime d’une manière inconvenante. Oui, en relisant mes premières phrases, je m’aperçois qu’elles renferment presque des imprécations contre vous. Pauvre sœur, vous avez cru sacrifier vos affections à mon intérêt, et je ne devrais m’en souvenir que pour vous aimer davantage. Oui, je vous aime et j’ai besoin de vous le répéter, car, dans la situation où je suis, toutes les suppositions sont permises et cette lettre est peut-être un adieu. Je vous aime, car vous m’avez entouré de soins que je ne méritais pas, et d’une tendresse que la mienne ne peut assez payer. Je vous aime, car je vous dois mes seuls jours de bonheur, et, quoi qu’il arrive, jusqu’au dernier soupir, je. vous aimerai et vous bénirai. Je ne vous donne pas d’adresse7 : qui peut savoir où je coucherai demain ? » Et dans une lettre inédite que j’ai sous les yeux, il disait encore : « Je n’ai que des chagrins à vous avouer, ma bonne sœur ; il s’opère chaque jour en moi un désordre qui me désole et dont je ne puis m’expliquer la cause ; toutes mes facultés s’éteignent, mon esprit est lourd, ma tête stupide ; ma mémoire même, autrefois si, heureuse, menace de disparaître. » Tous ceux qui ont souffert se frappent, en lisant ces lignes, le front avec frayeur.
Ainsi pleurait Moreau à la première piqûre de la couronne d’épines que le Malheur tressait sur sa tête. Mais suivons-le dans sa vie douloureuse. L’hiver fut glacial, cette année-là. « Ma chambre est petite et froide, ma sœur, mais la nuit j’enveloppe mon cou d’un mouchoir qui a touché le vôtre, et je n’ai plus froid. » Puis il se levait, le pauvre jeune homme, et passait la journée entière sans allumer de feu. C’est alors qu’il s’écriait « Je m’ennuie ! je m’ennuie ! » Pour raviver la flamme éteinte, il buvait des liqueurs spiritueuses et il fumait ; il vendait jusqu’à ses chemises pour aller au spectacle ; il prenait en se couchant, le samedi de chaque semaine, de l’opium, atin de dormir tout le dimanche, voulant oublier ses maux.
Voilà un trait qui trouvé ici sa place. Pour assister à la première représentation de Chatterton, Moreau fut obligé de mettre son gilet au Mont-de-Piété. Sous l’émotion de ce beau drame, il écrivit le soir même à M. de Vigny pour le féliciter de son succès et lui expliqua sa détresse. L’auteur d’Éloa répondit de suite en adressant à l’auteur du Myosotis trois francs pour dégager son gilet avec un billet de stalle d’orchestre, et Chatterton put encore une fois être applaudi par son frère.
Cette existence fiévreuse était pleine de crises. Aujourd’hui il veut mourir, demain vivre pour la gloire. Alors, nous dit Sainte-Marie Marcotte8, un de ses fidèles amis et son plus sincère biographe : « Il envoie de ses vers aux grands seigneurs de la littérature, mais il n’en reçoit pas de réponse, ou bien ces grands seigneurs le traitent en écolier vulgaire. J’ai entre les mains une lettre dans laquelle un romancier aristocrate lui prodigue avec une affectation marquée les qualificafions de poëte du peuple, d’enfant du peuple « Chantez ie peuple, lui dit-il ; aimez le peuple ; je n’essayerai pas de convertir à mes opinions sur le peuple un jeune homme né dans son sein, etc., » et il termine en lui faisant espérer que le Vert-Vert, journal des spectacles, voudra bien insérer quelques-uns de ses vers. »
Cette lettre était d’un triste écrivain, M. le vicomte d’Arlincourt.
De ce jour, Moreau marche entre deux abîmes qu’il veut éviter, la misère et la camaraderie. Le plus terrible, c’est le dernier ; mais le poëte en triomphera. Si plus tard le Myosotis fleurit pour l’éternité, il ne le devra qu’à lui-même. Mais le poète cherche encore sa voie : il écrit des nouvelles, des drames, des études littéraires, « il dit adieu aux frivolités (c’est ainsi qu’il appelait alors ses vers) pour se livrer aux choses sérieuses ; » puis, par un jour de soleil, il écrit à sa sœur : « Je me console un peu de mon exil, en repassant une à une dans mon esprit toutes nos scènes de bonheur… Il vous souvient, n’est-ce pas, que quelquefois je vous disais avec épouvante : Aimons-nous bien maintenant, car un pressentiment me dit que nous ne nous verrons pas toujours, bonne Louise. »
La tristesse funèbre prend ici la formé d’un mauvais rêve. Il faut que Moreau soit bien désespéré pour parler ainsi à sa sœur, après quelques mois d’absence ! Bientôt son âme va se rasséréner ; oui, le voilà déjà plus heureux : le 30 juin, il écrit à madame Favier « Depuis mon séjour à Paris, j’ai. composé plusieurs petites pièces, dont l’une est en répétition. Si les autres ont le même sort, comme je l’espère, il me sera bien facile de pourvoir à tous mes besoins. »
C’est le cœur plein de cette confiance légère et factice, l’âme rafraîchie par cette douce lumière d’un avenir paisible, que Moreau vit éclater la révolution de 1830.
Il se battit pendant les Trois Jours sur la place du Carrousel. Il croit voir un soldat tomber sous ses balles, et il écrit à madame Guérard : « Ma sœur, j’ai tué un homme, mais j’en sauverai un autre. » En effet, quelques heures après, un Suisse se dirigeait vers la frontière déguisé avec l’unique redingote du poëte, et le 4er août 1830, il envoie à madame Favier son bulletin de victoire : « L’interruption du service des postes m’a empêché de vous écrire plus tôt. Il est sans doute inutile, maintenant, de vous parler des événements qui se sont accumulés sous mes yeux depuis huit jours. Les journaux m’ont prévenu. J’ai pris les armes avec tous les jeunes gens de mon quartier. La petite troupe dont je faisais partie est celle qui a enlevé la caserne des Suisses après une fusillade de deux heures. Nous avons eu beaucoup de morts. Plus heureux que la plupart de mes jeunes camarades, je n’ai pas reçu la moindre égratignure9.Je n’étais pas le seul qui ne sût pas encore manier un fusil ; mais quelques vétérans et des élèves de l’École Polytechnique nous aidaient de leur courage et de leur expérience. Enfin tout est terminé… à moins que des ambitieux ne veuillent recueillir le fruit de cette révolution toute populaire. D’après l’esprit qui règne autour de moi, je puis affirmer qu’en ce cas le despotisme ne serait pas plus fort au Palais-Royal qu’aux Tuileries. »
Hégésippe Moreau si malheureux, si jeune et si brave, ne verra-t-il pas son sort s’adoucir ? Pour lui, qui n’est pas ambitieux, la Révolution aura-t-elle un léger sourire ? Mais le « despotisme du Palais-Royal » a vaincu et les mécontents des trois règnes se réunissent, s’embrassent et divisent entre eux le butin des Trois Jours. Alors l’indignation populaire fermente ; Paris s’allume sourdement, le tocsin sonne, et çà et là, dans les ateliers, sur les places publiques, éclate un commencement d’incendie.
En ce temps-là, les ouvriers typographes s’agitaient, et Moreau quitta les célèbres imprimeurs de la rue Jacob10. Il tombe alors dans la plus profonde misère. Sa sœur est longtemps sans recevoir de ses nouvelles. Elle le savait si frêle et souffrant, qu’elle redoute sa mort dans ce grand Paris, où les corbillards roulent tous les jours ; mais bientôt elle reçut une réponse : « Pardonnez-moi mon long silence ; j’étais, comme toujours, malheureux et, de plus, malade ; vous avez toujours été si prodigue de bienfaits pour moi, que je ne pouvais me plaindre sans avoir l’air de demander ; il fallait mentir ou me taire ; je me suis tu. »
Qui n’admirerait la délicatesse touchante de ce « je me suis tu, » qui révèle un trésor d’âme. Moreau, comme les aigles, ne jetait de cris de douleur que dans les plus grandes tempêtes. Loin de se plaindre, il écrit à madame Favier, pour la consoler : « J’ai été plusieurs fois sur le point d’obtenir des places assez avantageuses dans une pension, par l’entremise, non pas de mes illustres protecteurs, mais de quelques jeunes gens pauvres et obscurs comme moi. Seulement j’ai été prévenu trop tard ; elles étaient déjà prises, et les chefs d’institution, en m’en témoignant leurs regrets, m’ont fait des promesses que je leur rappellerai à la première occasion. Je puis attendre, je n’ai besoin de rien pour le moment ! »
Pour le coup, cet homme qui meurt de faim a trouvé une porte ouverte devant lui et le 1er avril 1831,on lui propose une place de professeur et de maître d’étude à la pension Labé. Il l’accepte.
Moreau ne garda que pendant six mois le mince emploi ; avec les premiers jours.du printemps, les symptômes d’une hémoptysie très-grave se déclarèrent, et il dut se résoudre « à l’exil de la chambre. » Les 5 et 6 juin 1832 le poète, qui avait repris quelques forces, voulut voir les barricades que les Parisiens avaient dressées dans les fautbourgs. Il se promenait en fumant sa pipe au milieu des balles, le« député-soldat » des Trois jours appelait la Mort qui hurlait à ses oreilles, et la Mort n’entendit pas. Désespéré, il rentra dans sa mansarde et consola les vaincus :
A ces fiers accents du poëte, à ces acclamations viriles, on ne sent pas un organisme ruiné, un cœur qui se consume dans la tristesse, un homme qui va mourir ; car elle faillit être mortelle, cette année de grâce 1832 !
« C’est à cette époque que le poëte, nous dit Sainte-Marie Marcotte, pendant les nuits, couchait sous un arbre du bois de Boulogne ou dans un bateau de charbon amarré aux bords de la Seine ; qu’il errait au milieu des rues de Paris, composant une ode à la Faim ; qu’assis sur une borne, et rencontré par une patrouille, il se laissait jeter à la préfecture de police, et qu’il y restait sans se nommer, sûr au nsoins de trouver là un asile qu il ne devrait à la générosité de personne. C’est alors que le choléra survenant, il se faisait admettre a grand’peine dans un hôpital, et s’y roulait dans le li d’un cholérique afin de s’inoculer la peste. »
En 1833 (janvier et février), Moreau fit encore une maladie plus grave que les précédentes ; et l’hôpital se referma de nouveau sur lui. Cette fois-ci, il tomba dans un extrème découragement. Il n’avait jamais vu la vie à travers un prisme aussi opaque. C’est alors qu’il écrivit Un souvenir à l’hôpital :
Au mois de mars, le poëte entra en convalescence.
Abattu par tant de crises, brisé par tant de secousses, anéanti par tant de douleurs, le pauvre jeune homme eut cependant une bonne pensée ; il la recueillit comme une inspiration d’en haut, car elle lui venait à travers les larmes.
Le, voilà donc en route par une aube du printemps, par un soleil d’avril ! Où va-t-il, le pauvre exilé ? Appuyé sut un bâton de cornouiller, légèrement.et modestement vêtu, sa longue chevelure, aux boucles blondes, battant sur son cou, une chansonnette dans le cœur, un peu de satire sur les lèvres, une grâce enfantine sur le front, une grande pâleur sur les joues, une douce lumière dans les yeux, sa sœur au fond de l’âme comme une mystique et sainte croyance : le voilà parti pour Provins ! Le temps était superbe, tout souriait sous les pas du voyageur, et le soleil caressait avec plaisir ce « bluet éclos parmi les roses » du pays.
Il arrive le soir à la ferme de Saint-Martin11. Madame Guérard lui ouvrit les bras ! Elle avait tant de caresses, de sourires et de bontés, qu’il la montre comme une étoile à ceux qui sont égarés dans la souffrance :
Oh qu’il fut heureux, Moreau, après ces orages, de trouver la feuillée, et, frêle oiseau mélodieux et poétique, de reposer ses ailes fatiguées dans la lumière ! Bientôt la santé lui revint avec la gaieté et l’amour. Il revit ses anciennes connaissances de Provins : M. Gervais, M. Boby de la Chapelle12, M. Michelin13, M. 0poix14 et son fils, un camarade d’âge et d’études du poète ; puis il publia Diogène, fantaisie poétique en vers, autour de laquelle il réunit quatre-vingts souscripteurs, qui n’étaient pas à dédaigner dans une petite ville de province. Mais l’Envie siffla sous les pieds du convalescent ; une chansonnette innocente blessa des susceptibilités et il fut provoqué en duel. Parmi les témoins de son adversaire se trouvait un jeune homme de lettres, appelé ; plus tard à servir généreusement la Démocratie, qui, reconnaissant dans Moreau un frère inoffensif essaya d’arranger l’affaire, mais il n’y réussit pas. On se battit. Cette aventure attrista le poëte ; son Diogène devint impopulaire. Et ne voulant pas que la tristesse vînt ternir les jours pleins de fratcheur qu’il avait coulés à Saint-Martin, désirant en emporter le souvenir dans sa pureté et sa douceur, il fit ses adieux à Provins.
Moreau, qui connaît déjà Paris, courtisane affamée qui dévore ses amants, entrevoit la misère qui va l’étouffer dans ses bras. Il part cependant pour être « manœuvre et poëte, » et vaincre la Destinée ! Mais c’était le vertige qui lui labourait la tête encore chaude et radieuse des derniers baisers de sa sœur. Il avait déjà pleuré une fois, en 1829, la chère confidente de sa muse, de son amour et de son génie, avec des larmes amères ; alors il dut dire son élégie, sa douieur avec les mêmes soupirs dans la voix. Aujourd’hui cependant, il y a une note de plus dans le Dies irœ du poëte.
Moreau revient à Paris dans les premiers jours de novembre et commence à ressentir la crise la plus cruelle de sa vie ; elle dura quatre ans et ce fut la dernière. 1l envoya moins souvent que par le passé de ses nouvelles à Provins. On se hasarda un jour à lui en faire des reproches, et le poëte s’empressa de répondre : « J’ai été bien longtemps sans vous écrire, quoique j’en eusse bien envie. J’étais si malheureux qu’une pareille démarche vous aurait paru intéressée et lâche. J’attendais que mon sort changeât pour vous donner de mes nouvelles. Le moment est arrivé. Cinq ou six dames du grand monde15 à qui mes vers et mes chansons auraient plu ont opéré ce miracle. Je suis maintenant bien accueilli partout, prôné caressé, occupé, presque heureux. Je le serais tout à fait, madame si vous vouliez il suffirait pour cela de m’envoyer par la poste une phrase ainsi conçue : « Moreau, nous te pardonnons et nous t’aimons toujours. »
Mais ce bonheur fut éphémère ; car, quelques jours plus tard, il écrivait à M. Gervais, maire de Provins, une lettre dans laquelle il ne sollicita pas en vain sa sympathie. Et pour effacer toute l’affaire de 1828 (il s’agit ici d’une petite guerre poétique que Moreau fit à M. Gervais, pour une pauvre tabatière et une croix d’honneur que Charles X lui avait envoyées), l’ingénieux échevin de Provins s’empressa de lui adresser deux cents francs, le double de la somme que demandait le poète. Nanti d’une paisible existence de deux mois, Hégésippe Moreau se livra à ses rêves d’avenir, tout confiant et ne semblant pas croire au Destin qui l’avait si rudement fouetté tant de fois, et si on a foi dans une lettre à sa sœur, où s’épanouissent tant de promesses d’un jour, il va collaborer, avec Alexandre Dumas, un Monte Christo quelconque. Mais le drame de Dumas, le vaudeville d’Ancelot et la Revue sont des rêves comme le recueil littéraire dont Moreau devait être, aux appointements de douze cents francs, secrétaire de rédaction, car le 16 juillet 1834, encouragé par les générosités de M. Gervais, il lui écrit « Le souvenir de vos offres m’enhardit à m’adresser encore à vous. C’est la seconde et la dernière fois. »
Il est vrai que la réponse que s’empressa d’adresser, comme précédemment, M. Gervais, devait lui permettre d’attendre la première quinzaine de son traitement. Triste quinzaine, celle-là, le plus souvent, longue à l’échéance, quand il faut surtout l’attendre d’une revue nouvelle.
En 1835, Hégésippe Moreau se glissa dans la pension Chapuis comme répétiteur ; mais son passage n’y fut qu’un éclair. Son tempérament délabré, sa santé presque usée, lui défendaient de travailler longtemps, assidûment, et il se vit obligé d’en sortir. Pendant qu’il cherche son pain de la journée et son gîte du soir, il n’écrit que par ricochet à sa sœur, qui le veille de là-bas avec sa sollicitude et qui voudrait bien l’arracher à sa lente agonie. « Vous me demandez, lui écrit Moreau en 1836, quels sont mes moyens d’existence. Ma plume, mes espérances, la mort, car je vous avoue que l’existence, fût-elle pour moi ce qu’on appelle heureuse, m’est insupportable. »
Cependant cette année 1836 s’était ouverte avec un immortel sourire. Moreau avait adressé la Fermière à Saint-Martin. Il y a bien là une grâce douloureuse, une élégie plaintive, un, accent mélancolique et brisé ; mais aussi, en face, tout un monde de délicieux, de printaniers et d’enfantins souvenirs ! Et ce qui domine le plus, c’est la note du charme, du bonheur et de l’amour ! La Fermière, c’est le chef-d’œuvre de Moreau ! c’est le poëte, c’est son imagination, son style, son cœur. La ferme de la romance avec sa haie en fleur et son petit bois est une oasis. On aime à s’y reposer après tant de journées pénibles à travers le désert qu’a parcouru cette muse. On y retrouve, et on contemple sa sœur, dans ce pastel exquis, avec ses prévenances, ses tendresses et ses fidélités ! La Fermière, c’est la page la mieux remplie de la vie de Moreau : elle immortalise madame Guérard et les rosiers de Saint-Martin. Il y a bien dans l’aube du poëme une nuance triste et funèbre. On entend ça et la quelques coups de cloche, comme on sonnait autrefois à Provins, quand un corbillard entrait dans le cimetière. Mais sur le linceul flottant qu’on entrevoit, il y a un parfum de jeunesse et de roses ! On la chantait, cette romance, dont Hégésippe Moreau fit la musique. Mais le cher poëte, en mourant, emporta la clef de cette mélodie avec lui :
Après ces vers que savent toutes les mémoires, Moreau pouvait écrire à sa sœur « Je ne suis pas un grand poëte, tant s’en faut ! mais Dieu m’est témoin que je suis un vrai poëte ; malheureusement je ne suis que cela. » Et avec cela on peut compter sur l’ironie de ses contemporains.
Cependant le poète appelait le calme et le repos qui ne venaient guère. Il eut même dans ce temps-là, si on croit une lettre que je transcris, les illusions du ménage. On le berça dans le berceau de la famille. Je ne sais si Moreau y fit un sommeil d’or. Mais il se réveilla d’une façon charmante et écrivit à sa sœur avec un sourire et une larme : « Une dame bien bonne et bien spirituelle, à qui j’avais confié mes peines, m’a conseillé de me marier. Elle me désignait même une personne qui, disait-elle, me convenait sous tous les rapport ; et vous ne devinerez jamais quelle est cette personne… C’est vous… Voilà le fait ! Elle à voulu savoir à qui j’avais adressé la Sœur du Tasse, et malgré une réponse évasive, elle était parvenue à savoir que c’était madame J., de Provins. La personne qui l’avait si bien informée oublia de lui dire que la sœur du Tasse était mariée. Et je souriais la larme à l’œil quand je l’entendais me répéter sérieusement : « Vrai, monsieur Moreau, je crois que cette personne ferait-votre bonheur ! » N’est-ce pas, ma sœur, que c’est une personne bien bonne est bien spirituelle ! » C’était au mois d’août que Moreau raconta ce songe. Il n’en reparlera plus.
L’année 1837 fut un redoublement de douleurs, d’angoisses et de crises pour le poëte. Cependant il y avait encore du soleil dans ses rêves les plus noirs ; car c’est en ce temps-ia qu’il écrivit la Voulzie, et il promet d’y refaire un pèlerinage :
Cette petite rivière, immortalisée par Hégésippe Moreau, est très-inconnue des géographes. C’est au poëte qu’elle doit maintenant la renommée d’un grand fleuve. Or, la Voulzie prend sa source dans un petit bois auprès de Saint-Martin de Chennestron, passe à Provins où elle déborde quelquefois, dans les grandes pluies, ses « flots menteurs » y ont même fait des ravages puis elle s’échappe comme un mince filet d’eau dans la Prairie, et se jette dans la Seine après avoir arrosé les jolis villages de Sainte-Colombe, les Ormes, Saint-Sauveur et Mouy. La Voulzie ne roule pas de paillettes d’or, mais on y trouve des spaths striés et verdâtres du plus grand prix. Oh !… ce n’est pas pour cela que Moreau, dans ses dernières détresses, voulait aller sous ses ombrages ; il croyait à l’air pur des champs, et Paris le faisait mourir. Il n’avait pas alors de domicile : il partageait celui de Loyson, un de ses amis16. Cette année-là, par un beau soleil de juillet, il rencontra madame Favier sur le Pont-Neuf. « Elle m’a embrassé, écrit-il à sa sœur, et à ses questions sur mes petites affaires, j’ai répondu que tout allait bien. Je ne serais jamais aussi heureux qu’elle le désirait. » Que ne l’emmena-t-elle à Provins ; son ancienne bienfaitrice ! Pour consoler et guérir la misère, il y a une vertu dans le soleil et un parfum dans les fleurs ! mais Hégésippe Moreau ne devait pas revoir les peupliers de la Voulzie.
En 1838, il devint si malheureux, qu’un éditeur, mû par un sentiment de pitié délicate, mit sous presse la-première édition de ses poésies. C’est alors qu’il entra comme correcteur chez MM. Béthune et Pion, et c’est de la qu’il date une lettre à sa sœur, où l’on retrouve des détails touchants : « Mes loisirs sont courts et rares, dit-il ; je vais à mon bureau dès le matin à huit heures, je n’en sors qu’à huit du soir ou à six quand je n’ai pas pris dans la journée les deux heures qu’on nous accorde pour dîner. Je rentre alors dans ma petite chambre, nue, froide, sans meubles et sans feu, que l’on ne peut habiter que couché dans son lit, ou bien je vais passer deux heures dans un café du quartier, ordinairement le café Voltaire. » Et il continue : « Votre sollicitude, je crois, va jusqu’à m’interroger sur le menu de mon dîner : la soupe, un plat de viande, un plat de légumes… voilà !… C’est une bonne vieille femme qui me prépare ce repas quotidien au prix modeste de 4 franc par jour. » Il vécut six mois de cette vie, et le poëte souffrant, après avoir vu son premier livre au jour, son premier rêve réalisé en partie, fut obligé de céder enfin à « ce long mal qui va consumant » et dont on meurt toujours. On était à la chute des feuilles, et Moreau ne devait pas revoir le printemps en ce monde. « A ma sollicitation, dit Sainte-Marie Marcotte, il consentit à prendre quelque soin de sa santé ; je le priai de passer l’hiver dans un hôpital, m’imaginant qu’il en sortirait joyeux et plein de forces. J’osais encore espérer son bonheur ; j’entrevoyais pour lui une vie nouvelle… Hélas nous faisions de longs projets, et déjà la mort était à ses côtés étendant la main et riant de nos rêves…
« Il alla à l’hôpital. Il y resta deux mois17. N’ayant plus à s’occuper de son pain de chaque jour, il disait que cette vie était pour lui de l’opulence. Il faisait des vers. Il ne se plaignait point. Tous ses souvenirs d’enfance lui revenaient à la mémoire. Il revoyait Provins, ses vieilles ruines ses rues montueuses où l’on voit chaque soir des gens du peuple assis devant leur porte ; et puis la ferme qu’il aimait tant, les grands troupeaux et surtout un chien qui, vagabond et inutile comme lui, courait autrefois les champs avec lui, s’arrêtant quand il s’arrêtait, et le regardant dans les yeux lorsqu’il était rêveur, comme pour lui dire La rime vient-elle ? « Le régime qu’on vous fait suivre, lui disais-je alors, vous affaiblit ; reprenez quelque force, et nous irons a Provins, » Et il souriait. Malade moi-même, comme je n’étais pas allé le voir à l’hôpital depuis quelques jours, il se leva, traversa la rue par une des plus froides matinées de décembre, monta trois étages, et faillit tomber évanoui sur le seuil de ma porte18. Cette visite n’était-elle pas un dernier adieu ? N’était-il pas convaincu que sa mort était proche ? Je ne sais, mais j’étais comme frappé d’aveuglement je ne pouvais croire qu’il dût mourir encore. Huit jours après, il me dit qu’il avait reçu dans la nuit les derniers sacrements. Notre entrevue fut silencieuse : quand je le quittai « Aimez bien ma sœur, me dit-il ; je l’embrassai et ce fut tout. Le lendemain, 20 décembre 1838, un homme de l’hôpital entra chez moi et m’annonça que le n° 12 venait de mourir19.
Hégésippe Moreau, peu de jours auparavant, disait à son âme :
Il était mort avec le sourire des poètes, des justes et des martyrs !
Le soir, on lisait dans le National :
« Un grand poëte vient de s’éteindre sur un grabat d’hôpital. M. Hégésippe Moreau, l’auteur du Myosotis est mort ce matin à l’hospice de la Charité, à l’âge dé vingt-huit ans, à la suite d’une longue maladie, fruit d’une longue misère. Hégésippe Moreau est, au moment où nous écrivons ces lignes, couché sur un lit d’amphithéâtre. Pauvre et modeste travailleur, il laisse pour tout bien quelques feuilles éparses, premier héritage que l’amitié est allé soigneusement recueillir sous son chevet mortuaire. Nous invitons les amis d’Hégésippé Moreau, les jeunes gens des écoles, les ouvriers typographes, dont il était le collègue, en un mot tous les patriotes, à qui sont consacrés la plupart de ses chants, à venir assister à ses modestes obsèques. Il est bien digne de funérailles populaires, l’humble et simple génie dont, en 1838, le convoi sortira par une porte d’hôpital. On se réunira à la Charité, demain jeudi, à deux heures moins un quart. »
Ces nobles paroles trouvèrent de l’écho. Trois mille personnes, hommes de lettres, étudiants typographes ouvriers de toute profession suivirent le cercueil d’Hégésippe Moreau. Le deuil était conduit par Félix Pyat, Armand Marrast et Béranger. L’oraison funèbre du poëte fut courte et touchante. Berthaud, au nom de tous, avec des larmes dans la voix, adressa à son ami, sur le bord de la fosse, les suprêmes adieux.
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