Hégésippe Moreau — 1810-1838

Notice biographique
et bibliographique

Félix Bourquelot
Feuille de Provins
Journal de l’arrondissement
Annonces légales et avis divers
Samedi 10 Juin 1854. N° 23 (40e année)

page 1 et 2

A Monsieur le Directeur
de la
Feuille de Provins,

Monsieur,

Je vous adresse une notice biographique et bibliographique sur Hégésippe Moreau, qui vient de paraître dans le ve volume de ma Littérature française contemporaine. Peut-être jugerez-vous à propos de la reproduire dans la feuille provinoise que vous dirigez. Les productions de Moreau, qui appartient à la ville de Provins par la plus grande partie de sa carrière, ont eu plusieurs éditions dans ces dernières années, et l’intérêt qui s’attache au talent et aux infortunes de notre poète vient d’être manifesté d’une manière éclatante dans les journaux de Paris. Les quelques lignes que j’ai consacrées à Moreau se trouvent donc avoir aujourd’hui une sorte d’à-propos. Si elles vous paraissent pécher par la sécheresse, vous voudrez bien vous souvenir que la brièveté est une des conditions du livre dont elles font partie. J’ai voulu et j’ai dû me borner à une simple esquisse, en m’attachant à ce qu’elle eût, à défaut d’autres, le mérite de la fidélité.

Je crois être agréable à vos lecteurs, en joignant à ma notice une pièce de vers de Moreau qui est restée jusqu’à présent en manuscrit, et qu’on n’a point fait figurer dans les différentes éditions du Myosotis. C’est l’épitre à Lebrun, composée à Provins pendant les derniers jours de la Restauration, et adressée à un poète, qui, comme Moreau, s’honore d’avoir été élevé dans notre ville, et qui l’aime à l’égal de son pays natal. Ce morceau est une œuvre de jeunesse ; on s’en aperçoit à plusieurs imperfections et à une sorte d’incertitude dans la manière ; mais il renferme des traits vivement sentis, des vers heureux, qui m’ont paru lui mériter les honneurs de l’impression. J’ai laissé ignorer à M. Lebrun mon projet de publication, auquel peut-être sa modestie m’eût obligé de renoncer.

Agréez, je vous prie, Monsieur, etc.

F. Bourquelot.

Paris, le 5 juin 1854.


Notice biographique

Moreau (Hégésippe), naquit à Paris, le 8 avril 1810. Ses parents, qui n’étaient pas mariés, l’amenèrent nouveau-né dans la ville de Provins, dont il a fait sa patrie d’adoption. Son père avait obtenu une place de professeur au collège ; il mourut au bout de peu d’années. La veuve, restée sans ressources, et son enfant furent recueillis par une dame généreuse, madame Fabviera, et par ses fils, qui placèrent Moreau au collège de Provins, puis au petit séminaire de Meaux et à celui d’Avon, près Fontainebleau. Au sortir des bancs, Moreau, qui avait perdu sa mère, travailla dans l’imprimerie de M. Lebeau, à Provins ; il pouvait ainsi fournir à ses besoins, et son cœur avait trouvé une amie qu’il a célébrée dans ses vers, avec une tendresse reconnaissante, sous le nom de ma sœur.

Dans les dernières années de la restauration, quelques vers remarquables le signalèrent à l’attention publique, et M. Lebrun, l’auteur de Marie Stuart, sut l’apprécier, l’encourager et l’aider. Mais le cercle ou le sort avait resserré sa muse naissante était trop étroit pour le jeune poète ; il se rendit à Paris, et entra comme compositeur d’imprimerie chez MM. Didot. Après la révolution de juillet, dont il avait été un des héros, Moreau se fit maître d’études. Ce fut alors qu’il ressentit les premières atteintes de la misère, du découragement, de l’irritation maladive qui devaient le tuer. Un lit d’hôpital le reçut. Revenu à Provins, il passa quelque temps dans cette ville et à la ferme hospitalière de Saint-Martin ; il y retrouva le calme et la santé, et publia, sous le titre de Diogène, quelques feuilles poétiques, satires, chansons, élégies, où son talent se montre sous ses faces diverses. Les premiers numéros ont été composés par lui dans l’imprimerie de M. Lebeau. Mais bientôt les ridicules qu’il fustigeait se soulevèrent contre lui ; l’administration lui sut mauvais gré de la hardiesse de ses opinions politiques ; à la suite d’un duel, il dut quitter Provins, et regagna tristement la capitale.

Là, de nouvelles difficultés se présentèrent ; le poète, dont le génie se développait et grandissait, mais dont la nature rêveuse avait peine à se prêter aux exigences d’une vie régulière, et dont la fierté, quelquefois exagérée, ignorait l’art de parvenir, eut à subir bien des déceptions, à boire bien des calices d’amertume. Cependant quelques journaux lui ouvrirent leurs colonnes ; il put faire représenter des pièces de théâtre signées de noms étrangers. Un éditeur publia, sous le titre de Myosotis, une partie de ses poésies, et son nom fut répété par la presse avec éloges. Mais ses forces étaient épuisées ; la maladie l’assaillit de nouveau ; il entra à l’hôpital de la Charité, et y succomba le 10 décembre 1838.

Moreau s’est jugé lui-même dans une de ses lettres : «Je sens, dit-il, que je suis un vrai poète.» Le temps lui a manqué pour être un grand poète.

Voyez, sur Hégésippe Moreau : la notice de M. Sainte-Marie Marcotte, en tète du Myosotis ; des articles de M. Dessalle-Régis, dans la Revue des Deux-Mondes (1er février 1840) ; de M. Sainte-Beuve, dans le Constitutionnel (21 et 22 avril 1851) ; de M. Félix Pyat, dans la Revue du Progrès (15 janvier 1839) ; de M. Vallery-Radot, dans la Revue hebdomadaire (1851) ; de Mme C. Angebert, dans la Feuille de Provins (7 juin 1851), et la France littéraire, (t. vi, p. 296).

Notice bibliographique

  1. Diogène. 1833, neuf numéros de 16 pag. in-4° chacun. Les six premiers numéros imprimés, quatre à Provins, chez Lebeau, deux à Paris, chez Locquin, sont intitulés : Diogène, fantaisies poétiques ; les trois derniers, imprimés à Paris chez Éverat, ont pour titre : les 7e et 8e, Diogène, boutades cyniques ; le 9e, Poésies. — La collection contient : 1. Préface ; l’Abeille. 2. L’Incendie ; un Souvenir à l’hôpital. 3. Le Parti bonapartiste ; la Princesse. 4. O vous qui recueillant.… ; les Noces de Cana. 5. A M. *** de Provins, ex-conventionnel. 6. le Poète en province ; J’ai dix-huit ans. 7. Merlin de Thionville. 8. A Henri V. 9. Adieu donc les beaux jours.

    M. Franquely a publié des vers sous le titre de : « le Diogène d’Hég. Moreau, » continué par Franquely [1843, in-18].

  2. Les cinq et six Juin 1833. Paris, imp. de Locquin, 1833, in-8° de 8 pag., en vers.
    • Le Myosotis. Petits contes et petits vers. Paris, Desessarts, 1838, in-8° [7fr. 50 c.].
    • Le Myosotis. Nouvelle édition, augmentée du Diogène et de pièces posthumes inédites, et précédée d’une Notice biographique, par M. Sainte-Marie Marcotte. Paris, Masgana, 1840, in-18 [3 fr. 50 c.].
    • Nouvelle édition, précédée d’une notice biographique, par M. Sainte-Marie Marcotte, augmentée d’un portrait littéraire de H. Moreau, par M. Sainte-Beuve, et d’œuvres posthumes recueillies et mises en ordre par M. Oct. Lacroix. Paris, Masgana, 1851, in-18.
    • Le Myosotis, édition illustrée par Ed. Coppin. Paris, Boisgard, 1854, in-4° à 2 colonnes [70 c.].

      Le recueil est précédé d’une notice signée : Fulgence Girard.

  3. L’Ecole des princes ; comédie en cinq actes et en vers. Paris, Tresse, 1843, in-8° [60 c.].

    On prétend que l’Ecole des Princes, qui a paru sous le nom de Louis Lefèvre, est une œuvre d’Hégésippe Moreau. — On attribue egalement a cet écrivain : Clément Marot à Genève, pièce jouée en 1838, sous le nom de M. J.-E. Arago. — Moreau a fait représenter à Provins, en 1833, un vaudeville intitulée l’Amour à la Hussarde, qui n’a pas été imprimé. —Il a publié des articles dans le « Journal des demoiselles. — Des vers de lui ont été reproduits dans « Paris chantant, romances, chansons et chansonnettes contemporaines, » (in-8°).

A M. LEBRUN.

Nymphes de mon pays, déités bocagères,
Donnez un libre essor à vos danses légères,
Et dédaignant les fleurs du vallon maternel
Couronnez vos cheveux d’un laurier solennel.
Lebrun vient embellir nos bords par sa présence ;
Dans les foyers témoins des jeux de son enfance,
Dans les bois confidents de ses premiers plaisirs,
Lebrun vient parmi nous chercher des souvenirs.
Lebrun  ! toujours ce nom fut aimé de la Gloire ;
La Peinture l’envie aux Filles de Mémoire,
Et dans leur temple un jour nous le verrons encor
Pour la seconde fois écrit en lettres d’or.
Oui, sublime Ecouchard, lorsque ta tête illustre
Se courbe sous le poids de son quinzième lustre,
C’est en vain que le temps refroidit ton ardeur,
Sans trembler pour les arts dont tu fais la splendeur,
Tu peux avec Rousseau t’asseoir dans l’Elysée :
Son luth nous reste encore, et la France abusée,
Croyant te reconnaître à ses nobles refrains
Ne s’apercevra pas qu’il a changé de mains.
Il se ranime encore à la voix des trompettes ;
Le siècle des héros est celui des poètes :
Qu’un grand homme paraisse, et pour orner son front
Autour de lui bientôt les palmes fleuriront.
Victoire ! liberté  ! ces mots pleins d’harmonie,
Dès l’enfance, ô Lebrun, bercèrent ton génie.
Prenant soudain l’essor comme l’aigle Français,
Il marqua tous ses pas par de nouveaux succès,
Et suivit tour à tour dans sa course rapide
Les traces de Pindare et celles d’Euripide.
Si tu peins les malheurs et les crimes des rois,
Quel spectacle terrible et touchant à la fois
Enchante les esprits de la foule attentive !
Quand, loin de son cachot, une reine captive
Vient un moment sourire à la clarté du jour,
Lorsque par des accents de douleur et d’amour,
Elle fait ses adieux, et mourant jeune encore
Parmi ses meurtriers voit l’ingrat qu’elle adore,
On voudrait applaudir, mais le bruit des bravos
Est sans cesse étouffé par celui des sanglots.
Si des temps plus voisins rappellent ta pensée,
A flatter le malheur si ta muse empressée
Console dans l’exil Napoléon mourant,
La Gloire qui le pleure à ta voix accourant
Partage sur vos fronts sa couronne immortelle.
Quand on la chante ainsi, n’est-on pas digne d’elle ?
Prêtre des demi-Dieux, sur leur berceau sacré
Tu t’enivras de l’air qu’ils avaient respiré.
Dans la Grèce encor belle au sein de l’esclavage,
Quand tu poursuis le cours d’un long pèlerinage,
Chacun de ses débris réclame ton encens.
Le pâtre montagnard, au bruit de tes accens,
Frappé d’un saint respect, s’incline vers la terre,
Et croit se prosterner devant l’ombre d’Homère.
Ne laisse pas languir ton luth mélodieux.
Entouré d’une foule et d’un bruit odieux,
A Paris vainement tu poursuis tes pensées,
Qui d’objets en objets s’égarent dispersées.
Ah ! reviens parmi nous. Aux lares paternels,
Reviens des doctes sœurs confier les autels.
L’automne fugitive à ton aspect s’arrête
Et les derniers beaux jours vont briller sur ta tête.
Lebrun, prends tes pinceaux, prépare tes couleurs.
C’est ici qu’au milieu des gazons et des fleurs
La muse bucolique avec plaisir se joue.
Oh ! qu’il plaît à mon cœur le Cygne de Mantoue,
Lorsque de son pays les souvenirs touchants
D’une douce tristesse embellissent ses chants !
Regarde autour de toi ces temples, ces tourelles,
Cet écho qui répond aux voix des pastourelles,
Dans la même campagne où les clairons guerriers
Faisaient bondir les preux sur leurs blancs destriers,
Et ces débris couverts d’une mousse sauvage,
Et ces saules pleureurs dont le pâle feuillage
Se livre en soupirant aux caresses des eaux,
Tout semble répéter : Lebrun, prends tes pinceaux.
Des guerriers qu’au cercueil Provins a vu descendre,
Viens fouler parmi nous la poétique cendre,
Viens : l’inspiration, amante des cyprès
A l’âme du poëte y parle de plus près,
Et tu croiras encore, au milieu des décombres,
De nos gais troubadours voir folâtrer les ombres
Dans ces lieux enchanteurs moi-même que de fois.
J’ai troublé de tes vers le silence des bois !
C’est là qu’en bégayant l’Ode à la Grande Armée,
J’ai senti, jeune encor, dans mon âme enflammée
Naître la passion de la gloire et des arts.
Si le Dieu qui t’inspire avait de ses regards
Laissé tomber sur moi quelque faible étincelle,
Pour me frayer la route où mon penchant m’appelle,
Si la fortune au moins.… Mais elle a pour toujours
Dans un état obscur enseveli mes jours.
Ainsi, brûlant en vain de franchir la barrière,
Je regarde tou char voler dans la carrière,
Et je sens malgré moi le bruit de tes succès
Réveiller mes désirs.… hélas ! et mes regrets.
Tel l’oiseau prisonnier qui rêve dans sa cage
Aux plaisirs, aux amours, aux concerts du bocage,
A travers ses barreaux voit d’un œil envieux
Philomèle en chantant s’élever dans les cieux.
S’il ne m’est pas permis de toucher à ta lyre,
Je puis du moins te voir, je puis du moins te lire.
Inconnu dans les flots de tes admirateurs,
Je puis à ta couronne ajouter quelques fleurs.
Qu’au passage des grands le vulgaire s’empresse,
Et qu’il aille en triomphe étaler sa bassesse,
Mon encens roturier leur serait importun,
Je le garde au Génie et je l’offre à Lebrun.
Note du TdS

[a] Le nom est habituellement orthographié Favier.⤶


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