V
Cependant que l’infortuné poète, épuisé par tant de privations, miné,
de plus, par l’implacable mal de phtisie, marche avec hâte vers sa
fin, je voudrais
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Avant
De clore au jour ses yeux battus d’un si long vent,
illuminer ses derniers mois d’un faible rayon de cette gloire
qu’il a recherchée avec tant de passion.
Ce furent ses amis Berthaud, Loison et Sainte-Marie Marcotte, et
ses camarades en typographie, qui se chargèrent de le faire luire ; le
« bon génie » qui veillait de loin s’en préoccupa aussi, malgré les
soucis du fermage. C’était pour eux tous un profond chagrin que tant
de petits chefs-d’œuvre, enfouis dans les feuilles éphémères où ils
étaient parus, fussent restés inconnus du grand public. Ils
s’employèrent à les recueillir et en firent un volume dont ils
espéraient que leur pauvre ami tirerait à la fois honneur et
profit.
Il avait fini par trouver, en , une
place de correcteur à l’imprimerie Béthune et Plon. Pris tout le jour
par les nécessités de son travail, malade d’ailleurs et déprimé par sa
vie de misères, il ne s’occupa pas lui-même de cette publication.
Le difficile était de trouver un éditeur qui en fît les frais :
Après bien des démarches, on mit la main sur un nommé Désessart, qui
voulut bien publier les vers de cet inconnu, et encore, à la condition
qu’on en ôterait la plupart des chansons et qu’on élaguerait les
pièces politiques. C’était un timoré, qui ne voulait pas de brouille
avec le Parquet. On lui représenta qu’il enlevait ainsi à l’ouvrage
les morceaux de bravoure, ceux-là, justement, qui devaient faire du
bruit et passionner le public. Il n’en voulut pas démordre : il fallut
en passer par là.
Moreau dut envisager ces péripéties avec une mélancolie résignée.
Sentant sa fin prochaine, son oeuvre ne lui paraissait plus qu’un P.
P. C. laissé en partant à ceux qu’il aimait, il chercha un titre, il
en trouva un très expressif ; c’était le nom de la petite fleur bleue
du souvenir : Myosotis !
Il toucha ses droits d’auteur : cent francs et quatre-vingts volumes,
pas même brochés, en feuilles.
Et connue si les destins, qui lui avait été fatals toute sa vie,
dussent venir jusque-là même lui présenter le calice d’amertume, quand
il reçut son premier exemplaire, et qu’il l’ouvrit avec l’émotion
tremblante d’un père qui couve des yeux son fils nouveau-né, le sang
de son sang et la chair de sa chair, — horreur ! savez-vous sur quoi
tomba tout de suite sa vue ? sur une note que l’éditeur avait imprimée
de lui-même, après le « bon à tirer, » à la dernière minute : une note
idiote, que, dans sa pensée, probablement, il destinait à écarter de
son front la vindicte possible du Procureur royal. Elle se trouve au
bas du troisième vers de la pièce intitulée : Au Parti
bonapartiste. Je la cite textuellement ; je m’en voudrais de
gâter un aussi joli morceau :
« Ce vers, comme une foule d’autres dans ce recueil, trahit chez
l’auteur une étrange étourderie ou une profonde ignorance de
l’histoire contemporaine. »
N’importe ! tout tronqué tout édulcoré, tout déshonoré qu’il fût
par cette remarque disgracieuse, le petit volume eut du
retentissement, grâce à une réclame prodigieuse que lui fit
Félix
Pyat, dans le « National » en ce style échevelé qui lui est
personnel. D’autres lui emboîtèrent le pas ;
C’était enfin la gloire tant convoitée !
Aussi, comme le pauvre garçon s’empresse d’écrire là-bas, à
sa « sœur ! » Car, à la suite de sa fugue de Provins, il
était en froid avec les Lebeau, mais non avec Louise ; il
correspondait toujours avec elle ; elle était restée pour lui
la sainte idole à qui il avait élevé un tabernacle « dans
le Panthéon dé son cœur « , comme il disait :
« 11 vient de m’arriver ce que je pourrais appeler un grand bonheur,
si j’avais encore un peu de jeunesse et de vigueur. Un journal grave
(le National), dont je ne connais aucun rédacteur, a parlé de moi
et de mon talent avec enthousiasme.
» Partagez mon orgueil, ma bonne sainte. Décidément, vous ne vous
êtes pas trompée : vous n’avez pas aimé un misérable, un fou. »
Ceci est la dernière lettre de sa correspondance. Il avait eu de la
peine à en tracer les lignes. La phtisie faisait chez lui de tels
ravages, qu’au commencement de l’hiver son ami Sainte-Marie Marcotte
lui conseilla de passer la saison à l’hôpital de la Charité.
Il y entra le 9 novembre.
Sainte-Marie Marcotte l’y allait voir souvent. Un soir, le malade se
montra plus particulièrement tendre avec lui dans ses effusions
amicales.
— Aimez bien ma « sœur », lui dit-il. Et il l’embrassa.
Le lendemain, un homme de l’hôpital vint prévenir M. Marcotte que le
n° 12 avait cessé de vivre — et de souffrir.
C’était le .
Hégésippe Moreau avait vingt-huit ans.
Le voilà mort.… Que la fin de sa vie marque aussi la fin de celte
notice.
Que pourrais-je, d’ailleurs, y ajouter ?
Réveiller les échos des querelles sociales auxquelles on a voulu mêler
son nom ? je n’en ai guère l’envie.…
Essayer de fixer, dans le ciel de noire littérature, la place de cette
petite étoile timide et discrète : bien des critiques s’y sont
employés, et de leurs appréciations il n’en est qu’une que je veuille
retenir, parce qu’elle émane de Sainte-Beuve et qu’elle a des chances
de rester le jugement définitif de l’histoire :
« Il n’a manqué à Hégésippe Moreau que quelques années d’existence de
plus et un peu de bonheur matériel, pour prendre place parmi nos
gloires nationales. »
Ce jugement-là, je le prends de mes faibles mains et je le cloue, avec
des clous d’or, sur la pierre tombale d’Hégésippe Moreau, en guise
d’épitaphe.
Et j’ose rappeler aux jeunes gens le mot que le poète a inscrit au
fronton de son œuvre, comme le dernier cri de ses espérances :
« Myosotis ! Souvenez- vous !… »
Souvenez-vous de lui, gardez la mémoire de ses beaux vers : ce sera
pour lui la plus douce des récompenses et la plus glorieuse des
couronnes.
Coulommiers,