Hégésippe Moreau — 1810-1838

Poésie.

Le Charivari
Journal Quotidien, Politique, Littéraire et d’Art.
Publiant chaque jour
un nouveau dessin

Mardi, 22 mai 1838.
Septième année, N. 140


pages 1 et 2

Parmi les jeunes poètes qui ont osé saisir, d’une main moins expérimentée sans doute, mais plus pure, l’héritage de Barthélemy, nous avons déjà eu occasion de signaler M. Destigny (de Caen), auteur de Némésis incorruptible, et M. Louis Bastide, auteur de Tysiphone. Ces deux écrivains luttent depuis long-temps sans relâche, soit contre les entraves des lois fiscales et politiques, soit contre l’indifférence publique pour les satires hebdomadaires, ennemi bien plus dangereux, et qui fait subir à tous les émules du poète marseillais le contre coup de la faute dont se souilla Barthélemy.

Nous avons cité, il y a quelques semaines, plusieurs strophes de M. Louis Bastide, où l’énergie de la pensée compensait ce que la précipitation obligée d’un pareil travail ôtait de finesse et d’harmonie à la forme. Nous avons aujourd’hui à rendre la même justice à M. Destigny (de Caen), et nous empruntons à sa dernière livraison un passage fortement senti,où le vers riche et bien tourné, comme c’est l’habitude de l’auteur, recouvre un enchaînement d’idées logique et une netteté de pensée que M. Destigny laisse quelquefois à désirer.

Dans cette satire, M. Destigny montre le poète pauvre au milieu de notre société d’argent et de positivisme où tant de causes de misère et de découragement l’assaillent de toutes parts. L’auteur, en peignant la pauvreté du poète dans les deux strophes suivantes, n’a pas fait un tableau fantastique. Trop d’exemples en ont prouvé et en prouveraient encore la réalité.

La misère que suit une effroyable escorte
Verrouille avec fracas les battans de sa porte :
Elle donne à sa voix d’invincibles baillons,
Et, grinçant contre lui les dents de l’ironie,
Garrotte étroitement cet aigle de génie
Dans la honte de ses haillons.
Sa verve indépendante a beau narguer la gène,
Et jouer dédaigneuse avec le bout de chaîne
Qui semble, à son insu, circonscrire son tour,
L’entrave du besoin tient son aile arrêtée :
Son esprit, en séquestre, est un vrai Prométhée
Qui se débat sous le vautour.

Ce n’est pas non plus une utopie créée à plaisir par l’imagination des écrivains, qu’un poète mort de faim. La mort de Rouland est là pour fournir une triste preuve de cette affreuse réalité. M. Destigny peint avec bonheur les dernières angoisses du génie qui succombe sous la faim.

Que fera le poète ainsi chargé d’entraves ?.…
Jean, qui mourrait de faim sur le pain des esclaves.
Ira-t-il, dépouillé de son respect humain,
User dans les palais, sur le marbre des dalles,
Les lambeaux mal rejoints de ses vielles sandales ?
Osera-t-il tendre la main ?…
Non !… Sa misère assise au fond de la mansarde
Où par les trous du toit la Canicule darde.
Comme des flèches d’or, ses gerbes de rayons,
La Misère, sa sœur, va, d’une voix éteinte,
Moduler, pauvre cygne, une dernière plainte.…
Dans l’âtre Jean prend des crayons.
Infortuné ! ses chants, proscrits avant d’éclore,
Ne réveilleront pas les heureux qu’il implore.…
Le siècle veut du drame en corselet de fer,
Des meurtres bien saignans, de l’horreur effrénée,
Du massacre tout chaud.… Et la ville damnée
N’accueille que des cris d’enfer !
Mais le timbre qui vibre une mélancolie,
Cette intime douleur qui lamente et supplie,
Ces motifs que la Faim compose en expirant,
N’ont point ému pour eux les fibres où gît l’âme,
Leur cœur ne sait s’ouvrir qu’à l’acier d’une lame
Et battre qu’en se déchirant.
 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Âh ! si jamais poète à l’ardente paupière
Soupire ses douleurs sur son chevet de pierre.
Si la voix de sa faim bruit sur les échos,
Allez dire à qui but les pleurs de Lamartine :
« Jean se meurt dans les bras d’une étroite famine.…,
La borne est son lit de repos !… »
Allez dire aux passans qu’un homme est là qui pleure,
Qu’il s’éteint, que son corps sera froid dans une heure ;
Dites : « C’est un poète ! allons le secourir ! »
Ils vous répondront tous, en secouant la tête.
Que c’est perdre le temps, d’écouter la requête
Des poètes qui vont mourir !

M. Destigny (de Caen) termine en louant avec exaltation, nous ne dirons pas avec exagération, un jeune poète qui vient de se révéler. Nous voulons parler de M. Hégésippe Moreau, l’auteur du Myosotis, qu’un volume (mal composé et obscurément lancé) de magnifiques vers, vient de placer au niveau de nos premiers poètes. Il ne faut qu’une notoriété plus grande aux poésies de M. Moreau, pour que ce jeune écrivain parvienne au faîte d’une carrière où le Charivari est heureux d’avoir, le premier, escorté ses pas.

En citant la dernière des strophes que M. Destigny adresse à M. Hégésippe Moreau, nous nous associons au vœu qu’elle exprime.

La presse aux mille voix, trop lente à te connaître,
Saura te couronner des palmes de grand maître ;
Espérons !… Je n’ai, moi, que de pâles accents ;
Mais quand chacun viendra t’ouvrir un Capitole,
Si ma Muse au tribut n’apporte qu’une obole,
Du moins j’attiserai l’encens.