(Décès d’Hégésippe Moreau)
Journal Quotidien, Politique, Littéraire et d’Art.
Publiant chaque jour
un nouveau dessin
Jeudi, 20 décembre 1838.
Septième année, N. 352
pages 1 et 2
Un grand poète vient de s’éteindre sur un grabat d’hôpital. M. Hégésippe Moreau, l’auteur du Myosotis, dont les journaux ont naguère exalté la magnifique poésie, est mort ce matin, à l’hospice de la Charité, à l’âge de vingt-huit ans, à la suite d’une cruelle maladie, fruit d'une longue misère à laquelle on a trop tard porté secours.
On ne lira pas sans attendrissement la pièce suivante qu’a rimée, sur le lit de l’hospice, Hégésippe Moreau, alors peut-être en proie à un funeste pressentiment.
UN SOUVENIR A L’HOPITAL.
Pour la pitié je trouve encore des pleurs,
Car un parfum de gloire et de génie
Est répandu dans ce lieu de douleurs :
C’est là qu'il vint, veuf de ses espérances,
Chanter encor, puis prier et mourir ;
Puis je répète en comptant mes souffrances :
Pauvre Gilbert, que tu devais souffrir !
Nous veillerons sur ta lyre et ton sort !
Ils le disaient hier, et dans l’orage
La Pitié seule aujourd’hui m’ouvre un port.
Tremblez, méchans ! mon dernier vers s’allume,
Et, si je meurs, il vit pour vous flétrir...
Hélas ! mes doigts laissent tomber ma plume !
Pauvre Gilbert, que tu devais souffrir !
Me répondait quand j’ai longtemps gémi !
Si je pouvais sentir ma main tremblante
Se réchauffer dans la main d’un ami !
Mais que d’amis, sourds à ma voix plaintive,
A leurs banquets ce soir vont accourir,
Sans remarquer l’absence d’un convive !
Pauvre Gilbert, que tu devais souffrir !
Mais la nature est brillante d'attraits,
Mais chaque soir le vent à ma fenêtre
Vient secouer un parfum des forêts.
Marcher à deux sur les fleurs et la mousse,
Au fond des bois rêver, s’asseoir, courir,
Oh ! quel bonheur ! oh ! que la vie est douce !…
Pauvre Gilbert, que tu devais souffrir !
Hégésippe Moreau, qui, avec plus d’ambition dans l’âme et moins d'insouciance dans le caractère, brillerait aujourd’hui au premier rang parmi les poètes contemporains, est, au moment où nous écrivons ces lignes, couché sur une table d’amphithéâtre. Pauvre et modeste, travailleur, il laisse pour tout bien quelques feuilles éparses, premier héritage que l’amitié est allée soigneusement recueillir sous son chevet mortuaire.
Nous invitons les amis d’Hégésippe Moreau, les jeunes gens des écoles, les ouvriers typographes, dont il était le collègue, en un mot les patriotes, à qui sont consacrés la plupart de ses chants, à venir assister à ses modestes obsèques. Il est bien digne de funérailles populaires, l’humble et simple génie dont, eu 1838, le convoi sortira par une porte d’hôpital.
On se réunit à la Charité, aujourd’hui jeudi, à deux heures moins un quart.
Le texte n’est pas signé, aucun des articles du Charivari ne l’est. On peut cependant penser que Félix Pyat, membre de la rédaction du Charivari, reprend ici le texte paru dans le National du même jour.