Hégésippe Moreau
1810 — 1838

Le National
de 1834
Édition des Départemens
Jeudi, 21 Juin 1838.

Félix Pyat

Feuilleton du 21 juin

Le Myosotis [[Note 1]]

Il y a des jours mauvais où la foi la plus robuste chancelle, l’esprit le plus fidèle et le plus confiant se trahit et devient triste jusqu’à la mort ; jours de doute, où l’homme de bonne volonté a son calice d’amertume et son Jardin des Oliviers ; jours de ténèbres, où il sue l’eau et le sang et demande à Dieu de ne pas l’abandonner.

À ces heures néfastes, qui sont comme les éclipses du cœur, ceux-ci vont reprendre leur force dans le silence de la retraite ; ceux-là, redemander leur courage aux grands monumens, aux grands horizons ; les uns enfermés comme l’ermite dans sa cellule ; les autres méditant sous la voûte des cathédrales ou au pied des montagnes ou en face de l’Océan. Moi, je vais au milieu du peuple alors ! je vais me retremper dans cette mer qui ne tarit jamais et qui remue toujours ; je hante ces quartiers laborieux où nos frères nous donnent l’exemple d’une lutte et d’une patience infinies, où ces hommes de peines, placés qu’ils sont inévitablement entre la fatigue et la faim, n’ont pas le temps de se décourager, et accomplissent sans cesse, sans répit, une tâche de Sisyphe, une besogne de danaïde, un labeur éternel et immense comme leur pauvreté. Là, point de repos, pas même le triste loisir du doute. Le dégoût, la défaillance, le désespoir, ces privilèges des gens aisés, n’ont pas le droit de suspendre l’activité des forçats de la misère. Le besoin, ce garde-chiourme inflexible, veut du travail à perpétuité ; et les condamnés se résignent ; et pour eux les jours se suivent et se ressemblent ; toujours gros des mêmes œuvres et des mêmes sueurs jusqu’au trépas. Comment donc se sentir long-temps faible parmi ces hommes forts ? Comment ne pas rebondir au niveau de leur haute vertu ? Comment ne pas se rallumer à cette ardeur, qui ne peut pas plus s’éteindre que le feu de Vesta, et dont le ralentissement encourrait la même peine, la mort.

Un soir donc que je me trouvais abattu, que mon courage s’agenouillait et demandait grâce, qu’enfin je désespérais presque de notre sainte cause, j’allai où d’habitude je trouvais le remède contre cette douloureuse atonie de ma foi. Je descendis à travers les rues populeuses, au rond-point des halles, et là je ne tardai pas à me réconforter en présence de cette foule toujours militante, qu’on dirait vouée au grand exercice et au petit salaire du Juif errant, âpre à gagner non le superflu, mais le nécessaire, et surmenée par l’indigence, ce maître sans merci, par l’indigence qui lui crie à chaque aurore : Travaille aujourd’hui, si tu veux manger demain. C’était le samedi soir, vers la fin de ce sixième jour, après lequel Dieu put se reposer, mais après lequel le peuple, qui n’est que souverain, est souvent forcé de continuer sa semaine. La nuit tombait, qui renvoie d’ordinaire les travaux de la journée au lendemain. Déjà les ouvriers avaient quitté leurs ateliers, et formaient çà et là, par les rues, de petits groupes où se dessinaient quelques-unes de ces belles têtes faites pour la pensée et beaucoup de ces bons bras faits pour l’action. Peu à peu ces groupes se pelotonnèrent entre eux et se rendirent à l’un des cabarets ouverts sous les piliers des halles. Je les suivis et j’entrai avec eux dans une grande salle éclairée d’un lustre moins hydrogène que celui de l’Opéra, et sur les murs de laquelle étaient écrits ces mots : Académie lyrique. Tout d’abord, je l’avoue, je me repentis de ma démarche. Je présumais peu de cette académie non subventionnée, mais autorisée par le gouvernement. J’étais tombé dans un caveau. Je m’étais laissé prendre à une de ces sociétés chantantes, ce guet-à-pens des oreilles ; je m’étais exposé de gaîté de cœur au danger qu’apprête à l’honnête homme la complicité du flon-flon et de la rasade. A voir la physionomie du lieu, cet intérieur meublé de longues tables, chargées d’une série de bouteilles, que flanquaient d’innombrables verres de toute taille, depuis le gobelet à patte, où brille l’eau de feu, jusqu’à la timbale-monstre qu’emplit la tisanne de réglisse, je m’attendais à ces éternels refrains sur Bacchus et Vénus, Vénus frelatée et Bacchus de Campêche, à ces couplets d’inspiration grossière et d’ébats matériels, où l’on ne parle que de manger et boire, comme si l’homme ne se nourrissait que de pain et de vin, couplets où l’on prend comme à tâche d’étouffer les besoins moraux sous des plaisirs sensuels, défendus d’ailleurs, par leur prix, au pauvre qui les chante ; couplets capiteux qui enivrent l’esprit du peuple, tandis que les vins bleus empoisonnent son corps. Je déplorais enfin cette préoccupation absolue des jouissances, si excusable toutefois, si naturelle dans dans hommes qui sont fatalement sevrés de tout contentement terrestre. Le paradis d’un mort de faim doit être un restaurant. Puis, j’espérai que le bien pourrait sortir de ce mal même ; je me dis, qu’à force d’entendre exalter le bonheur matériel, de désirer sa part des joies de ce monde, le peuple finirait enfin par les réclamer comme il convient, par rompre son bail avec la misère, l’abstinence et les jeûnes de toute sorte qui le christianisent ici-bas, et qui lui font mener la vie du désert dans l’abondance même de la civilisation. Je me dis qu’un jour il se demanderait peut-être en vertu de quelles lois la terre et tous ses produits, animaux, plantes, mines, se trouvait partagée, cadastrée, possédée à l’avance par les uns, sans qu’il y eût pour les autres dans toute cette nature, si grande et si pleine, un toit où s’abriter, un flocon pour se vêtir, un épi à manger. Je me dis qu’il comprendrait enfin que ces lois étaient œuvre d’homme, et que l’homme avait le droit de détruire ce qu’il avait eu le droit de fonder. Aussi, malgré mes préventions premières contre les sociétés lyriques je voulus écouter.

Le président de l’Académie, personnage de figure à la fois ferme et joviale, placé avec ses assesseurs autour d’une table à part, ouvrit la séance. A ce signal donné, les verres s’emplirent, les pipes fumèrent, un silence religieux s’établit dans toute l’assemblée. Alors un membre se leva et dit :

L’hiver

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Oui, la nature entière agonise à cette heure,
Et pourtant ce n’est pas de son deuil que je pleure.
Je comprends d’autre maux et songe avec effroi
Que voici la saison de la faim et du froid ;
Que plus d’un malheureux tremble et se dit : que n’ai-je,
Pour m’envoler aussi loin de nos champs de neige,
Les ailes de l’oiseau qui va chercher ailleurs
Du grain dans les sillons et des nids dans les fleurs ?

Ce début me fit dresser l’oreille comme au cheval de bataille qui entend sonner tout-à-coup la trompette. Ce n’étaient pas là, en effet, ni les chansons bachiques, ni les romances d’amour, ni les lazzis libertins que je m’étais promis. J’écoutai alors de toutes mes forces, j’écoutai comme ceux qui m’environnaient. Le récit continua ainsi :

Les beaux jours sont passés ; qu’importe ? Heureux du monde,
Abandonnez vos bois au vent qui les émonde,
Descendez des châteaux à la ville où toujours
On peut, avec de l’or, se créer des beaux jours ;
Au milieu de Paris, moderne Babylone,
Pour tous les Balthasars l’heure du festin sonne.
Riches, si vous voulez une fête sans fin,
C’est à vous de jeter à la soif, à la faim,
Les miettes du gâteau que votre main découpe,
L’écume du nectar débordant de la coupe.
Je ne vous dirai pas, comme le vieux curé,
Que c’est Jésus qui pleure en pauvre figuré ;
Je ne vous dirai pas : «Pour que Dieu vous pardonne,
Donnez, car c’est à lui que la charité donne.
Au mendiant qui frappe, ouvrez ; car le grillon
Est proprice au foyer, la cigale au sillon ;
Car le bonheur sourit aux toits que l’hirondelle
Anime de son chant, caresse de son aile.»
Non, car dans tous les cœurs la vieille foi s’endort ;
Et sur l’autel désert on a mis le veau d’or.
Je dirai seulement : «Donnez, pour que la foule
Oublie, en le baisant, que votre pied la foule ;
Pour que votre or, sué par tant de malheureux ;
Étouffe leur soupir en retombant sur eux ;
Pour que votre Pactole, utile dans sa course,
Fasse, comme le Nil, perdre des yeux sa source ;
Et pour que le passant vous tende un jour la main,
Si la roue en tournant vous versait en chemin ;
Donnez ; car agitant des torches funéraires,
Le spectre de Babœuf prêche des lois agraires :
Le sol est un volcan, il fume ! et, comme Dieu,
La prudence vous dit : l’aumône éteint le feu.»

A la fin de cette pièce, un tonnerre d’applaudissemens éclata par toute la salle. Pour moi, je demeurai d’abord immobile entre tous ; j’étais si surpris de cette belle poésie, si surpris de l’ouïr réciter là, et de la voir pleinement comprise, que je ne songeai pas même à battre des mains comme les autres ; que, parmi ces statues rudes, mais retentissantes, je semblais être le seul que le rayon du poëte n’eût point pénétré, le seul à ne pas comprendre, à ne pas sentir, à ne pas vibrer. Mais j’applaudissais tout bas, je saluais intérieurement cette révélation d’un nouveau talent. Car c’était un talent nouveau. En vain j’aurais cherché parmi les anciens quel pouvait être l’auteur de ces vers. Aucun nom connu ne les pouvait signer. L’auteur n’était ni de ceux qui louent les cathédrales, ni de ceux qui célèbrent les palais ; il appartenait à l’avenir et non au passé, plébéien comme Tyrthée, qui portait sa lyre en avant et ne chantait pas à reculons. Quel était donc ce poète ? Je ne pouvais le deviner. Je m’en informais auprès de mes voisins, quand le président prit la parole et dit avec la formule ordinaire : Nous venons d’applaudir au membre qui a récité les vers ; applaudissons à celui qui les a composés, à notre camarade Moreau.

Je demandai aussitôt quel était ce Moreau, s’il était présent, où il demeurait, sa profession, son âge, sa vie ?… Mais avant que cette accumulation de questions eût obtenu une seule réponse, le président fit faire silence ; un second membre se leva et récita ce qui suit :

A un enfant.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Enfant, quand les muets du trône héréditaire
De ta haute naissance adoraient le mystère ;
Quand le canon hurlait l’avis officiel,
Par pitié pour la France et pour toi, plût au ciel
Qu’un Bohémien, fouillant dans ton berceau de fête,
Au baptême royal eût dérobé ta tête !
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ton front sous la couronne a mûri promptement,
Dit-on ; tu lis Schiller sur le texte allemand :
Eh bien, tu comprendras mon arrêt prophétique :
Enfant, si quelque jour la chance politique
Te renvoyait au trône et courbait sous ta loi
Un peuple frémissant qui ne veut pas de toi ;
Si tu devais un jour, ce qu’au destin ne plaise,
Allonger d’un Bourbon la chronique française,
Une émeute sans fin éclaterait en l’air
Et livrerait Paris aux Fiesque de Schiller.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Miraculeux enfant, n’écoute pas les mages
Qui t’offrent à genoux leurs vœux et leurs hommages.
On dit que pour tenter l’Achille de treize ans,
Ils glissent une épée à travers leurs présens.
Ah ! si par leurs conseils ta jeunesse est trompée,
Malheur ! car nous aussi nous t’offrons une épée ;
Mais sentant à la fin notre clémence à bout,
Nous te la présentons par la pointe… et debout.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Écoute cependant : quand tu pleures la France,
Si le mal du pays est ta seule souffrance,
Si l’exil t’est mortel, espère ; mais attends…
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Alors si des bivouacs fument à l'horizon,
Soldat, va conquérir un laurier pour blason,
Et, comme Ivanhoë, transfuge de Solyme,
Étonnant son pays d'un courage anonyme,
Dans le tournoi sanglant qu'ouvre la liberté,
Fais dire aux spectateurs : «Gloire au déshérité !»
Oui, confonds pour jamais ton avenir au nôtre ;
Sois vraiment fils de France, et plût au ciel que l'autre…
L'autre orphelin, débris d'un empire plus beau,
Pût revenir aussi de l'exil du tombeau !…
Mais que sert d'embrasser une vaine chimère ?
Ils sont perdus tous deux pour la France, leur mère.
Dans la grande cité qui leur donna son lait,
Ma pitié caressante en vain les rappelait :
L'un ne peut soulever la pierre sépulcrale,
L'autre, inhumé vivant dans sa pourpre royale,
Grelotte comme lui sous les brouillards du nord.
Je parlais à deux sourds : l'égoïsme et la mort.

Voilà quels étaient les flonflons de ce caveau populaire ! voilà par quel noble exercice de l’esprit ces manœuvres se délassaient des travaux du corps. Je me promis bien de revenir souvent chez eux et de me faire recevoir membre de leur académie. En effet, je tombais de surprise en surprise. D’où sortaient ces autres vers ? quel était ce second poète si miséricordieux par la pensée, si énergique par l’expression ? Lamartine avait-il donc abandonné les anges pour s’occuper des hommes ? Hugo avait-il par bonheur trouvé un fond digne de sa forme ? Je cherchais encore dans mes meilleurs souvenirs quelque grande signature à mettre sous ce chef-d’œuvre, lorsque le président réclama les applaudissemens pour le même auteur, l’ouvrier Moreau.

Cette fois, je jurai de savoir quel était ce sublime ouvrier. Je sortis bien résolu de n’épargner ni temps, ni peine, ni démarche, pour déterrer et faire connaître ce poète nouveau-né. Pourquoi donc, hélas ! l’étoile ne brille-t-elle pas sur la demeure de ces messies de l’intelligence ? pourquoi donc une lumière supérieure ne guide-t-elle pas les mages de la critique vers les crêches de la poésie ? Que de génie ainsi méconnu, perdu, inhumé dans l’oubli ? A quoi bon les perles dans l’abîme ? à quoi bon l’or au fond des mines ? Plongeons, me disais-je, dans le gouffre de l’oubli, tirons-en les poètes, ces joyaux que Dieu a faits si rares. Il nous faut découvrir et montrer ce talent brut ; il faut faire imprimer les chants de ce rapsode du peuple, de ce Tasse moderne que récitent les lazzaroni parisiens. J’allumai ma lanterne et je cherchai : ce fut alors que mon ami Berthaud m’apprit que ces vers avaient été publiés ou plutôt imprimés en un gros volume qui en contenait bien d’autres et des meilleurs ; et ce volume, personne ne l’avait acheté ni lu, personne n’en avait dit mot dans le commerce littéraire. La presse, qui d’ordinaire enroue ses cent voix pour le moindre avorton d’un auteur renommé, n’avait pas même consacré une réclame à ce livre viable et né pour l’avenir. Hélas ! la critique, qui a une vue de lynx et des yeux télescopiques pour découvrir les plus nébuleux rayons d’une étoile connue, est aveugle à la plus vive lumière d’un astre ignoré. Le début d’un météore la trouverait myope, surtout si ce météore se lève dans un grenier. Or, en ce livre, modestement intitulé Myosotis, j’avais lu que l’auteur ne pouvait acheter ni imposer un éloge, étant pauvre et étranger aux habitudes littéraires, ouvrier imprimeur comme Béranger, misérable comme Gilbert et désespéré comme Escousse. Voici ce que j’avais lu :

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Un ogre, ayant flairé la chair qui vient de naître,
M’emporta, vagissant, dans sa robe de prêtre,
Et je grandis, captif, parmi ces écoliers,
Noirs frelons que Montrouge essaime par milliers,
Stupides icoglans, que chaque diocèse
Nourrit pour les pachas de l’église française.
Je suais à traîner les plis du noir manteau ;
Le camail me brûlait comme un san-benito ;
Regrettant mon enfance et ma libre misère,
J’égrenais dans l’ennui mes jours comme un rosaire.
Oh ! quand les peupliers, long rideau du dortoir,
Par la fenêtre ouverte à la brise du soir,
Comme un store mouvant rafraîchissaient ma couche,
Je croyais m’éveiller au souffle d’une bouche ;
Devant le crucifix et le saint bénitier,
Profane ! j’enviais le sort d’Alain Chartier !
Et quand le mois de mai, pour la reine des vierges
Faisait neiger les lis et rayonner les cierges,
Priant avec amour l’idole au doux souris,
Je convoitais un ciel tout peuplé de houris.
Dans la forêt de pins, grand orgue qui soupire,
Parfois, comme un oracle, interrogeant Shakespeare,
Je l’ouvrais au hasard, et, quand mon œil tombait
Sur la prédiction d’Iphictone à Macbeth,
Berçant de rêves d’or ma jeunesse orpheline,
Il me semblait ouïr une voix sibylline
Qui murmurait aussi : L’avenir est à toi ;
La Poésie est reine ; enfant, tu seras roi !

Vains présages ! hélas ! ma muse voyageuse
A tenté, sur leur foi, cette mer orageuse
Où, comme Adamastor debout sur un écueil,
Le spectre de Gilbert plane sur un cercueil.
J’ai visité Paris, Paris, sol plus aride
Au malheur suppliant que les rocs de Tauride ;
Où l’air manque aux aiglons méditant leur essor ;
Où les jeunes talents, cahotés par le sort,
Trébuchant à la fin, de secousse en secousse,
Contre la fosse ouverte où disparut Escousse,
N’ont plus, en s’abordant, qu’un salut à s’offrir,
Le salut monacal : Frères, il faut mourir.

Eh bien ! maintenant, faut-il que cet homme meure ! Laisserons-nous périr encore celui-là, faute d’un peu de gloire et de pain ? Ne devons-nous pas l’arracher à la misère, à l’oubli, à la mort ? Faut-il qu’il augmente d’un nom cette pléïade funèbre qui ne brille qu’au cercueil ? Grossira-t-il d’un cadavre l’ossuaire des poètes suicides ? Ah ! combien on regrette de n’avoir pas l’autorité d’Aristote et l’infaillibilité papale, pour recommander de telles œuvres ; combien on voudrait être cru sur parole, lorsqu’on a à dire que de tels hommes doivent être conservés. O société ! qui ouvres leurs tombes avant leurs livres ; qui, comme Platon, les chasses de ce monde avec une couronne posthume ; qui n’aperçois tes prophètes que lorsqu’ils sont élevés en croix, prends garde !… car te voilà prévenue, et tu ne pourras plus arguer d’ignorance. Il y a là un poète, entends-tu, un vrai poète, j’en réponds, un arbre à fruit, vois ses fleurs, un génie fécond qui n’attend pour porter sa récolte qu’un peu de terre sur ses racines et un peu d’air dans ses branches ; un talent complet, qui possède cette unité tant cherchée de la forme et du fond, qui ferait éteindre la lanterne à la critique, si la critique avait voulu trouver un homme. Et cet arbre sèche sur pied et ce talent se flêtrit, et cet homme agonise : il a déjà poussé son cri de détresse… et ce n’est pas un de ces charlatans de douleurs, un de ces affligés gratuits, à malheurs honoraires et à fortune positive, qui ont pour vallée de larmes un domaine en Beauce, et qui chantent misère avec des lyres d’or ; un de ces saules pleureurs qui s’attendrissent sur les pierres, sur les bois, sur les nuages, sur les anges, sur tout l’univers, excepté sur les hommes ; mais un poète sans feu ni lieu, qui n’est ni noble ni riche, ni heureux en vérité, qui mourra de la mort d’Escousse, ou pis encore, vivra de la vie de Janin !… Société, prends garde et ne te contente plus de jeter un regret ou un reproche à sa mémoire ou à sa conscience ! car, à la fin, ses pareils pourraient bien se lasser du sort que tu leur fait ; et du jour où les jeunes et fortes intelligences ne se résigneraient plus, comme tu veux, à finir par le suicide ou la prostitution, du jour que ces deux soupapes de sûreté se fermeraient pour toi, du jour que les esprits réagiraient de toute la puissance dont tu les comprimes, il faudrait éclater et périr à ton tour, société, toi si indifférente et si impitoyable à cette heure, toi qui enserres sans souci tes victimes entre l’un et l’autre terme de ce dilemme fatal : le déshonneur ou la mort.

Félix Pyat.


[Note 1] Desessart, éditeur, Paris. [[Retour]]