Hégésippe Moreau
Manibus date lilia plenis.
§ 1er
Une nouvelle édition des œuvres d’Hégésippe Moreau a donné lieu, dernièrement, dans le Constitutionnel, à l’une de ces causeries de M. Sainte-Beuve qui, pour les connaisseurs, font du lundi un jour de prédilection littéraire.
C’est une rare fortune, pour notre Provins, que de voir soulever pour lui le voile de l’oubli par une main semblable ; aussi tout provinois, sachant un peu lire, a-t-il contemplé avec un plaisir de propriétaire, dans cette gracieuse esquisse de maître, ses vieilles ruines et sa rose de la Palestine, ses anciens et ses jeunes souvenirs, ses coteaux, sa Voulzie et les hommes distingués qui les illustrèrent.
Du moins préjugeons-nous ainsi du sentiment,commun par celui que, d’abord, nous avons nous-même éprouvé.
Hégésippe Moreau, à qui nous devons cette bonne aventure, n’est pas, précisément, né au milieu de nous. Mais, comme la nourrice qui fut, en même temps, une mère adoptive, une ville a le droit de nommer ses fils ceux dont elle allaita l’enfance et le génie, dont elle eut les premières tendresses, et1 qui, eux-mêmes, ont mis le sceau a son adoption en lui vouant leur amour filial.
Au milieu de cette atmosphère de mélancolie, qui entoure les lieux revêtus d’une ancienne splendeur, Provins a ce bonheur, depuis un quart de siècle, que les jeunes talents, comme les fleurs, poussent au sein de ses ruines….
C’est que la poésie et l’histoire sont les productions naturelles d’un pays charmant par son site, héroïque par ses souvenirs.
Moreau l’avait dit avant nous :
« Le poète aux débris voua toujours un culte :
Pour une âme rêveuse ils ont un charme occulte.
L’imagination en fait sortir des voix
Qui parlent aux vivants des choses d’autrefois,
El le vers pousse bien, comme la giroflée,
Aux crevasses d’un mur, au pied d’un mausolée. »
Le génie d’Hégésippe Moreau fut bien, en effet, une fleur de Provins, et lui son véritable enfant ; ce fut bien ici qu’il puisa la sève de son cœur et celle de ses vers. Ses premiers sentiments germèrent si profondément que le temps, l’absence, les orages, rien ne put les déraciner. Au milieu des agitations et des amertumes de sa vie inquiète, c’est vers le nid de son enfance, le Val-Bénit de sa jeunesse, que toujours reviennent ses pensées.
« Mon doux pays, alors, me
souriait en rêves,
Comme à Jean-Jacque enfant son beau lac et ses
grèves ;
Je revoyais Provins et ses coteaux aimés,
De tant de
souvenirs, de tant de fleurs semés ;
Son dôme occidental dont,
chaque soir, le faîte
S’illumine au soleil comme pour une
fête ;
Sa tour, dont le lichen crevasse le granit,
Où la
guerre tonnait, où l’oiseau fait son
nid ;2
Géants contemporains qui, le front
dans la nue,
Se parlent tête-à-tête une langue inconnue.
Médaille des Césars ou des rois, sphinx jumeaux,
Qui jettent aux
passants des énigmes sans mots.... »
Ce talent fut vrai et sincère, car il prit sa source dans les affections qui naissent avec l’âme et lui deviennent comme inhérentes. L’imagination s’y est jointe, sans doute ; mais cette folle du logis n’y fut pas maîtresse absolue. Chez Moreau, nature franche parfois jusqu’à la rudesse, le poète fut l’homme même ; l’homme avec ses inconséquences, ses écarts, nous l’admettons bien, mais sans jamais rien de faux, d’emprunté.
Quoi de plus senti que l’épitre à M. Opoix, cet amant séculaire de nos ruines et d’Agendicum ? C’est dans l’hommage qu’il lui décerne que Moreau, selon nous, a le mieux révélé les richesses de son âme et celles de son talent.
Là respire, en effet, beaucoup d’âme et de la meilleure ; un enthousiasme pieux et tendre, et ce sentiment de vénération pour la sainte vieillesse, devenu si rare de nos jours que l’on a pu le croire perdu. S’il l’avait été, par malheur, il se fut retrouvé alors dans le cœur d’Hégésippe Moreau !
Le jeune auteur, dans la même pièce, fit preuve d’un talent vraiment remarquable : Pensées émues, profondes, images nobles et colorées s’y produisent dans des vers heureusement frappés, les uns pleins de force, les autres de grâce.
Les citations ici abonderaient en trop grand nombre. Tout le monde, d’ailleurs, peut relire ce touchant éloge qui fût un bon ouvrage et une bonne action.
§ IIe
Pourquoi M. Sainte-Beuve n’est-il pas un peu provinois ! Au moment de peindre notre Gilbert, il se fut arrêté avec3 émotion devant cette figure tendre et énergique ; il eut interrogé tous les souvenirs qui sont restés d’elle, et, mieux informé, il n’eut pas rendu ce cruel arrêt : « Que Moreau était dépourvu de principes et de caractère. »
En ce qui concerne le talent, on croirait presque, au jugement de M. Sainte-Beuve, que les chants du cygne de Provins ne furent qu’un écho passif et fatal. « Ses inspirations, nous dit-il, du moment qu’elles cessent d’être intimes, ne sont que le reflet ardent et mélangé ; le conflit des divers éclairs qui se croisaient alors dans l’atmosphère politique. »
Certes, s’il est une vérité bien incontestable, c’est que l’inspiration vient de deux grandes sources : le sentiment intime et le monde extérieur, dont on a dit souvent que le poète était le miroir. Plus pur est le miroir plus ardent sera le reflet. S’il arrive que la politique, dans un temps donné, contienne et agite les destins du monde, l’âme du poète, nécessairement, réfléchira ce grand spectacle.
Mais M. Sainte-Beuve ne l’entend ici ni comme un axiôme, ni comme un éloge ; il s’exprime, au contraire, dans un sens qui tend à dénier ou à affaiblir le trait distinctif de Moreau : l’originalité.
Et L’illustre critique ne s’en tient pas là ; plus loin il ajoute : ce Trois imitations chez lui (chez Moreau) sont visibles et se font sentir tour à tour : celle d’André Chénier dans les iambes, celle surtout de Barthélémy dans la satire, et celle de Béranger dans la chanson. » Nous retrouvons ici une habitude d’esprit de M. Sainte-Beuve qui le porte souvent à voir de l’imitation à trois temps chez les auteurs qu’il analyse. Ne nous arrêtant qu’à Moreau, nous avons cherché de bonne foi : d’imitation d’André Chénier nous n’avons pu trouver de trace. Quant à Béranger nous ne croyons pas qu’il soit possible, depuis lui, d’écrire une chanson gaie et spirituelle sans paraître vouloir l’imiter un peu. M. Sainte-Beuve, d’ailleurs,4 accorde que Moreau eut, dans la chanson, un caractère à lui, franc et naturel.
Hé bien, nous en dirons autant de la satire, tout en reconnaissant dans le Diogène une grande sympathie pour la Némésis. Il existe entre les esprits des affinités et des parentés auxquelles ils ne peuvent se soustraire. On allume son feu au feu du voisin, ce qui n’empêche pas de brûler ensuite de sa propre flamme.
Moreau eut à un haut degré cette puissance qui est la vie même. Sans doute, en lui, l’être passif subit l’influence de sa destinée et des circonstances ; mais l’être actif sut réagir et s’assimiler, Comme toute nature forte, les idées qui faisaient impression sur lui.
M. Sainte-Beuve le blâme, ou tout au moins le plaint, d’avoir été trop accessible aux questions brûlantes, à la politique. N’est-ce pas le plaindre ou le blâmer d’avoir été homme, homme de cœur et de sympathie ? Nous ne concevons pas quelle infirmité ou quel privilège en pourrait affranchir le poète. Que pense M. Sainte-Beuve de ceux de ses contemporains qui ont traversé cette époque, de 1827 à 1838, où Moreau vécut de sa vie virile, sans s’apercevoir du grand mouvement qui s’opérait alors dans l’ordre social et intellectuel ?
On en rencontre de ces hommes qui ne furent, un peu sérieusement, ni libéraux, ni royalistes, ni républicains, ni saint-simoniens, ni éclectiques, ni romantiques ; mais cherchez aujourd’hui sous leurs cheveux blancs, vous trouvez le vide ou la glace.
Si Moreau leur eut ressemblé, plus facile à guider et à protéger, il aurait pu être un jeune homme bien sage, fort assidu dans son emploi, traçant, à ses moments perdus, quelques petits vers anodins, et trouvant le moyen, sur ses quinze ou dix-huit cents francs, de mettre, chaque année,5 quelque chose à la caisse d’épargne. Il ne se fut jamais permis, le moindre couplet, vif ou malicieux, la plus légère satire ; il n’eut pas eu de duel, de luttes, de misère ; il n’eut pas terminé, ses jours dans un hôpital. Il vivoterait peut-être encore dans quelque imprimerie, à moins qu’il n’eut été fonctionnaire sous tous les régimes. — Mais.il ne nous eut pas légué ce délicieux Myosotis, né à l’ombre de nos rosiers, et qui doit, désormais, vivre enlacé à leurs rameaux.
Sérieusement parlant, nous ne prétendons pas que le désordre soit une des conditions du talent, et que tout dans Moreau soit irréprochable. Nous préférerions qu’il n’eut pas écrit certains vers trop gais…. Que voulez-vous ? le pauvre enfant, sans mère, sans mentor, il eut les défauts de ses qualités. Celles-ci furent la franchise, l’indépendance de la pensée et du caractère, un ardent amour de la liberté, pour lui-même et pour son pays, enfin le dévouement à ses opinions. Il l’a prouvé en affrontant les balles de juillet. Ce jour là il mit hors de doute son courage physique ; pour qui regarde dans sa vie attentivement, son courage moral n’est pas moins certain. Il lui en fallut, certes, une dose peu commune pour oser, pauvre qu’il était et subordonné, se lancer si résolument dans cette voie de l’indépendance qui mène plus sûrement les poètes à l’hôpital qu’à la fortune.
On pourrait ne voir là qu’une témérité présomptueuse ; mais en remontant la trace encore fraîche de l’infortuné on rencontre dès faits qui disent assez haut que les sentiments nobles et généreux ne furent pas pour lui un vain thème de déclamation.
Nous n’en citerons qu’un exemple :
Aux premiers succès de Moreau, une personne de Provins, riche et influente, dévouée à l’un des grands partis qui se partageaient l’opinion alors, pensa que ce serait pour son drapeau une belle conquête que ce jeune talent, en même.6 temps que pour elle une bonne œuvre à faire de l’y attirer. Dans ce but elle s’offrit à réparer envers le poète les torts de la fortune, s’il s’engageait, toutefois, à servir désormais, ou tout au moins à respecter, ce qu’elle appelait la bonne Cause. De quelque forme délicate que fut revêtue cette proposition, la dignité humaine chez Moreau ne s’y méprit pas. D’un geste il écarta jusqu’à la pensée que jamais il put aliéner, pour un intérêt, sa conscience et sa liberté.
Plusieurs tentatives, du même genre, eurent auprès de lui le même résultat.
Tout commentaire ici serait superflu. Mais, une seule question :
N’était-ce pas la du caractère, de grands et de nobles principes ?
Qui pourrait le nier ?
Sans doute, hélas ! ce caractère, ces principes eurent le sort de Moreau lui-même, de tout ce qui périt avant la récolte : le temps leur a manqué pour se fortifier et mûrir. Mais déjà ils avaient poussé des jets vigoureux, quand l’orage a brisé la tige !
Dans cette conviction, qu’Hégésippe Moreau, fut un noble cœur, nous avons senti le besoin, et comme le devoir, d’élever notre faible voix dans le silence qui se faisait….
Nous ne sommes point venue discourir ici de littérature, mais, simplement, amie posthume, réclamer pour cette jeune mémoire l’estime qu’elle mérite, le culte maternel que lui doit Provins.
Que cette ville qu’il aima, qu’il a illustrée, pour sa part, protège encore de loin sa tombe ! Qu’elle la garde des faux jugements, qu’elle la couvre de son amour ; elle fera toujours moins pour lui qu’il n’a fait pour elle ; car, enfin, l’éclat d’un pays n’est que le reflet de la gloire des hommes éminents qui l’ont adopté.7
Si nous avions pu contribuer à réveiller, dans un seul cœur, ces sentiments innés qui sommeillent quelquefois en nous, mais n’y meurent jamais : l’émotion poétique, l’orgueil du clocher, la tendre solidarité pour qui vécut, souffrit, aima parmi nous ; tous ces bons sentiments qui font du bien à l’âme, s’ils avaient, aujourd’hui, répondu à nos sympathies, nous aurions atteint l’unique but de notre ambition.
Nous ignorons encore ce que l’édition attendue des poésies d’Hégésippe Moreau nous doit apporter ; si elle se recommande à l’attention publique, et à l’examen, nous pourrons revenir en causer un peu.
C. ANGEBERT.
Extrait de la Feuille de Provins du 7 Juin 1851.
PROVINS. — IMP. DE LEBEAU.