Hégésippe Moreau (obsèques)
Journal Quotidien, Politique, Littéraire et d’Art.
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un nouveau dessin
Vendredi, 21 décembre 1838.
Septième année, N. 353
pages 1 et 2
Hégésippe Moreau
Aujourd’hui ont eu lieu les obsèques d’Hégésippe Moreau.
La société des gens de lettres qui n’a connu comme nous le séjour du jeune poète à l’hôpital qu’en recevant la nouvelle de sa mort, s’est empressée d’intervenir pour que les honneurs funèbres fussent dignement rendus à cette noble victime. Elle est arrivée à temps, avec les amis de Moreau, pour arracher le corps au scalpel des anatomistes.
Le premier soin de la Société a été de s’occuper des moyens de garder pour les phrénologistes et les homme de l’art, l’empreinte de cette tête remarquable, et aussi de conserver le plus longtemps possible la dépouille mortelle de Moreau, afin de pouvoir lui rendre ultérieurement, sur une tombe élevée par le concours des hommes de lettres, des honneurs que la précipitation ordinaire d’une inhumation d’hospice forçait d’ajourner. Dans ce double but, elle a eu recours à l’embaumement et au moulage.
L’embaumement a été confié aux soins de M. Gannal qui fait preuve, en cette pénible circonstance, d’un zèle, d’un désintéressement qui sont habituels chez cet honorable savant et que nous ne saurions trop louer. Le moulage a été exécuté avec succès par M. Guy. C’est dans l’amphithéâtre même de l’hospice que cette double opération a été pratiquée.
Un nombreux concours d’hommes de lettres et de typographes, s’était rendu au convoi d’Hégésippe Moreau. La presse et toutes les branches de la littérature y avaient des représentans. Cette affluence de notabilité et cette religieuse attente dans une cour d’hôpital, offrant un spectacle bien triste et bien touchant à la fois.
La sortie du cercueil a été retardée de près de deux s par l’embaumement et le moulage, et cependant aucun des collègues de Moreau n’a fait défaut. Tous ont accompagné jusqu’au cimetière du Mont-Parnasse le corps qui a été déposé dans un caveau provisoire, en attendant que les diligences nécessaires soient faites pour avoir la concession d’un terrain. M. Berthaud, qui fût long-temps le compagnon d’infortune et qui depuis a été l’un des parrains littéraires d’Hégésippe Moreau, a prononcé sur la fosse de son ami quelques phrases touchantes qui ont excité une vive émotion.
Plus tard, lorsque les mesures seront prises et les formalités remplies, les restes d’Hégésippe Moreau seront transférés du lieu de dépôt provisoire à son tombeau définitif. Les amis du grand et pauvre poète convoqueront à cette translation les littérateurs, les étudians, et les ouvriers de toutes les professions, dont Moreau, ouvrier lui-même, était le frère. Tout ce qui représente l’intelligence et la force du peuple, devra venir honorer sur son tombeau l’homme de génie, fils du peuple, misérablement mort dans un hospice. Il faut que l’éclat de ce cortège populaire, partant de la Charité et allant au cimetière du Mont-Parnasse, soit, pour les mânes d’Hégésippe Moreau, une noble réparation des souffrances et de l’isolement de l’hôpital.
POÉSIE.
On prépare une seconde édition du Myosotis, cette œuvre admirable du Gilbert de notre époque. En attendant, voici une pièce de vers qu’il n’y a pas longtemps encore, dans un de ces momens où l’espérance semblait renaître pour lui, Hégésippe Moreau adressait à une dame qui avait tendu à son découragement une main secourable. Quel poète parla jamais un plus beau langage ? où trouver plus de pureté, plus d’harmonie, un langage plus riche et plus suave ? Quelle belle âme et quel magnifique talent !.… Tout cela pour finir sur un grabat d’hôpital !
L’isolement. Élégie à Madame ***.
Madame ; quand l’oubli me jetait sa poussière,
Sur moi, poète obscur, l’autre jour, en passant,
Tous laissâtes tomber un mot compatissant,
Un mot, voilà tout… Mais, quand vous fûtes passée,
Cette parole d’or, oh ! je l’ai ramassée ;
J’ai caché dans mon sein ma relique, et depuis
Je la porte les jours, je la baise les nuits.
Si ma reconnaissance avec délire éclate,
Si mon baiser brutal mord la main qui me flatte,
Madame, pardonnez : c’est que voilà deux ans
(Et deux ans à porter tout seul sont bien pesans !)
Qu’aux tourmens de mon cœur nul cœur ne s’associe,
Et j’avais oublié comment on remercie.
Sans mêler de blasphème à ma plainte sans fin.
Je disais, résigné : Lorsque Dieu fait un homme,
De ses bonheurs futurs il lui compte la somme :
« Prends, lui dit-il, et marche » ; et moi, dès le départ,
Prodigue voyageur, j’ai dévoré ma part.
S’emplit d’un chaste amour dont le parfum lui reste.
J’ai rêvé le bonheur, mais le rêve fut court ;
L’ange qui me berçait trouva le fardeau lourd,
Et, pour monter à Dieu dans son vol solitaire,
Me laissa retomber tout meurtri sur la terre,
Où depuis mon regard dans l’horizon lointain
Plongeait, sans voir venir le bon Samaritain.
Je veux bien acquitter mes dettes amassées,
Et payer en douleurs mes délices passées.
Dieu ! mais puisque ta loi défend de murmurer,
Fais-nous donc des tourmens que l’on puisse endurer !
La pauvreté n’est pas l’hôte que je redoute ;
Je l’aime, c’est ma sœur ; la Faim, sans qu’il en coûte
Une heure à mon sommeil, un vers à mes chansons,
Entre et s’assied chez moi, car nous nous connaissons.
Je n’ai pas convoité sur mon lit d’agonie
L’or du voisin qui sonne avec tant d’ironie ;
Ce qu’il me faut à moi, ce n’est pas seulement
Le vin de la vendange et le pain de froment ;
Ma prière avant tout demande à Dieu pour vivre
Le pain qui nourrit l’âme et le vin qui l’enivre :
L’amour !… Et je suis seul, déjà seul, quand j’entends
Frémir encor l’airain qui m’a sonné vingt ans !
La fatigue m’endort, et le besoin m’éveille
Sans qu’un souhait ami caresse mon oreille.
Quand j’allais au printemps chercher dans vos jardins
Un sentier vierge encor du pied des citadins,
Sur mon cœur solitaire et qu’un vague amour tue
J’ai pressé bien souvent un socle de statue,
Et, miracle du ciel ! bien souvent j’ai cru voir
La froide Galatée en mes bras s’émouvoir,
Voir des pleurs de pitié pendus à sa paupière,
Voir des souris éclos sur ses lèvres de pierre ;
Et quand ma plainte au marbre inspirait tant d’émoi,
Les cœurs vivans restaient pétrifiés pour moi !
Qui dévore les nuits et les jours, et qui lue.
Ce supplice inouï, quand je vous le nommais,
Vous ne compreniez pas.… ne comprenez jamais.
Madame !… Au grand désert de votre capitale,
L’homme seul, voyez-vous, c’est l’antique Tantale ;
C’est le serpent coupé, vivace et bondissant,
Dont chaque tronçon veuf poursuit son frère absent ;
C’est l’homme enseveli tout vivant dans la tombe,
Qui se réveille au bruit de la terre qui tombe,
Et, hurlant des appels que le ver entend seul,
Se débat convulsif dans les plis du linceul.
Vous m’avez fait renaître, et vous êtes ma mère.
Pour me guérir enfin du coup qui m’étourdit.
Ilne fallait qu’un mot : ce mot, vous l’avez dit.
Et tout à coup voyez comme le charme opère :
« Courage ! », et je suis fort : « Espérance ! », et j’espère ;
Et d’un sommeil fiévreux je me réveille sain,
Honteux de ne pouvoir payer le médecin.
J’ignore quel sera mon destin de poète :
Dois-je, tendant ma coupe à l’Amour échanson,
De l’écume qui tombe arroser la chanson ?
Phalène qui tournoie à l’éclair d’une épée,
Irai-je dans le sang picorer l’épopée ?
Cueillir la blanche idylle en fleur dans le hameau,
Ou du saule pleureur effeuiller un rameau ?
Je doute encore ; mais cette moisson de gloire,
Vous l’aurez fait éclore, et j’ai longue mémoire,
Et, de mon frais butin parfumant vos genoux,
« Prenez, dirai-je alors : tout cela, c’est à vous !…, »
Un extrait de cet article parait dans le National du même jour.
Ce numéro du Charivari porte la date du 01 décembre. C’est évidemment une coquille.