Étude sur Hégésippe Moreau
Le produit de cette publication est destiné à concourir à l’érection d’un buste sur la pierre tombale du poète.
ÉTUDE
SUR
Hégésippe Moreau
PAR
Alfred Leconte
ANCIEN DÉPUTÉ
N.-B. — Cette étude fait suite à celles, publiées déjà, des grands noms malheureux ou persécutés.
Se trouve chez l’auteur, 206, boulevard Saint-Germain, et, à partir du 15 janvier prochain, 96, avenue de Clichy. — Paris.
ISSOUDUN
Typographie et lithographie E. Motte
1888
Notice biographique
HÉGÉSIPPE MOREAU
1810-1838
Ce nom rappelle un poëte malheureux et un talent remarquable. Il n’a donné à sa patrie qu’une ébauche des chefs-d’œuvre dont il aurait pu doter la littérature française. Vie de douleurs, génier étouffé par la misère, voilà le résumé de son existence. Il n’a pas eu les douceurs d’une enfance heureuse. Enfant naturel, fils d’un professeur mort à l’Hôtel-Dieu de Provins, le 15 mai 1814, il est né à Paris, le 8 avril 1810, dans la rue St-Placide, n° 91.
Sa mère, sans fortune, mourut femme de chambre chez une dame très respectable de Provins, Mme Favier, le 5 février 1823.
Hégésippe Moreau resta donc complètement orphelin à l’âge de 13 ans. Mme Favier prit soin de lui et le fit entrer au séminaire de Meaux. Hégésippe n’avait pas la vocation du sacerdoce. Comme il n’avait aucune ressource, il entra apprenti dans l’imprimerie de M. Lebeau. Il devint l’ami du fils, Théodore Lebeau, qui succéda à son père, et eut pour le poëte un dévouement absolu. C’est lui qui, plus tard, imprima le « Diogène » gratuiment. Il lui envoya même, de temps à autre, des secours à Paris.
Il avait alors 16 ans, et il achevait sa rhétorique.
Ni sa nature frêle, ni ses goûts, ni ses inspirations, en pouvaient s’accorder avec les exigences de la profession d’imprimeur. Il était entraîné d’ailleurs par une vocation qui le poussait vers la poésie. À dix-neuf ans, il quitta Provins pour entrer dans les ateliers de M. Didot, à Paris, puis, dans ceux d’un de ses compatriotes, M. J.-A. Decourchant, établi imprimeur depuis quelques années.
Toutes ses ressources, à part ce qu’il pouvait gagner, consistaient dans une pension de 300 francs, que lui faisait la bonne Mme Favier. À Provins, il avait eu pour amie Louise Lebeau, mariée plus tard à M. Jeunet, et qui eut toujours pour lui une douce et solide affection. Il lui donnait le nom de sœur.
Il eut même, à propos de son amie, un duel qui n’eut de conséquences funestes, ni pour son adversaire, ni pour lui.
Pendant le temps qu’il s’occupa d’imprimerie, il publia différents articles dans La Mode, Le Caprice, La Psyché, Le Petit Courrier des Dames, Le Journal des Demoiselles. Il essayait ses forces, ainsi, de 1830 à 1833. En cette année, il revint à Provins, essaya du théâtre, et, finalement, y publia un journal en vers, le Diogèen, qui le mit en relief. Neuf numéros seulement de ce journal parurent, et, malheureuseument, n’augmentèrent pas ses modestes ressources.
De 1833 au 19 décembre 1838, date de sa mort, il mena une vie de misère affreuse, n’ayant souvent ni gîte, ni pain, couchant dans un coin des bateaux amarrés sur la Seine, mourant enfin de consomption à l’hôpital de la Charité.
Gannal, le célèbre embaumeur, est, spontanément et généreusement, venu injecter le coprs du malheureux poëte.
Il a été enterré au cimetière Montparnasse, dans un terrain acheté par un de ses rares amis, M. Sainte-Marie Marcotte, habitant 3, rue Duguay-Trouin.
Nous avons souvent visité cette tombe. Une simple pierre, entourée d’une grille en fer, autour de laquelle serpente un lierre bien soigné, quelques couronnes plus ou moins usées par le temps, souvent renouvelées, un nom qu’on ne lit qu’avec peine, voilà l’ensemble de ce tombeau. Hégésippe Moreau mérite mieux que cela.
Chaque saison, nous a dit un des gardiens du cimetière, une femme, grande de taille, vêtue de noir, vient déposer une couronne sur cette tombe. Quelle qu’elle soit, nous la félicitons. Elle a gardé le souvenir de l’auteur du Myosotis.
Il est un nom de femme que nous ne devons pas oublier de citer dans cette courte notice, c’est celui de Mme Guérard, fille de Mme Faviera, qui fut bienfaisante pour le pauvre poëte. Il lui dédia, en 1836, sa jolie chanson, La Fermière.
On a réuni sous le nom de Myosotis les œuvres d’Hégésippe Moreau.
Dans la langue des fleurs, le Myosotis signifie : Ne m’oubliez pas.
Ce recueil contient toutes les pièces de poésie de l’auteur, chansons, élégies et autres.
Nous ne t’oublions pas, cher et regretté poëte. Nous rappelons ta mémoire à certains éditeur enrichis par les publications de pauvres auteurs. Souvent morts de misère, d’autres poëtes se sont vus refuser l’entrée de leur imprimerie, quand il eût si peu coûté à ces Enrichis de les éditer.
Que le Myosotis soit une leçon pour les Exploiteurs !
Paris, 12 juin 1885.
A. Leconte,
Député.
Évocation à Hégésippe Moreau
Corps débile trop tôt vaincu par la nature,
Es-tu dans le néant, ou quelque part vis-tu ?
O poëte, ton être est-il encore vêtu
D’un tégument plus pur ou d’un corps diaphane ?
Avec d’autres rêveurs, loin d’un regard profane,
Vis-tu pour contempler dans la divinité
Le bonheur inconnu de notre humanité ?
J’évoque ta présence : accours, parle, j’écoute.
Peux-tu, comme Virgile à Dante, sur ma route,
Dévoiler les secrets d’au-delà du tombeau,
M’apprendre si la mort nous donne un corps nouveau,
Ou si, pour nous, elle est le grand faucheur austère
Qui fauche à tout jamais les êtres de la terre,
Pour les anéantir, en faire désormais
Des atômes errants dispersés pour jamais ?
Je t’évoque, réponds… question insensée !
— Cherche, dit la Raison, cherche dans sa pensée,
Suis-je dans ses amours, ses rêves, ses malheurs,
Dans ses nuits sans abri, ses tourments, ses douleurs,
Mais sa pensée, hélas ! je ne la puis poursuivre,
Que si j’ai sous les yeux les textes de son livre.
Et si je ne l’ai pas, si mes yeux sont perclus,
Si, pour te mieux juger, mes efforts superflus
Trouvent en t’évoquant l’entrave d’un obstacle,
Pour entendre en ta voix un langage d’oracle,
Oh ! viens, parle-moi, viens, Hégésippe Moreau,
Sors comme un revenant de la nuit du tombeau.
Mais je t’évoque en vain, en vain ma voix t’appelle,
À l’évocation, ta présence est rebelle.
Pour parler aux vivants un mort ne peut venir,
Le lien qui nous lie est le seul souvenir.
Alors je me reporte à l’œuvre condensée,
Où tu n’eus que le temps d’esquisser ta pensée.
De tes vers, ô poëte, admirant la clarté,
Je maudis la fortune et sa brutalité ;
Je maudis le destin qui, quand il naît un maître,
Lui refuse le temps de se faire connaître.
Je te suis dans la lutte où bravant le pouvoir,
Tu raillais les abus qu’en lui tu pouvais voir.
Rimant, lanterne en main, ainsi que Diogène2
Ta parole atteignait la grandeur souveraine.
Par l’œil de son préfet, l’anxiété du roi,
Toi, pauvre et malheureux, s’inquiétait de toi.
Je te suis, dans ta vie errante et misérable.
Que ton cœur était grand, ton âme charitable,
Quand ta Muse inspirait ou ta prose, ou tes vers !
Sans fiel, tu flagellais et vices, et travers
De la société. Trop imparfaite encore,
L’égoïsme est le feu malsain qui la dévore.
En vain on lit partout le mot Fraternité,
Ce n’est que par accès qu’elle a de la bonté.
Dans des langes serrés, la froide politique
Emmaillote toujours la sainte République.
— Tu naquis sous l’Empire et mourus sous un roi,
Personne n’eût un cœur plus généreux que toi.
Ni le froid, ni la faim, ni la triste misère,
N’ont inspiré d’envie à ton beau caractère.
Quand ton corps grelottait, vaincu par les douleurs
Pour les êtres souffrants tes yeux avaient des pleurs.
Pour que des malheureux l’âme soint allégie,
Ta muse caressait la touchante élégie3,
Où, ta voix, imitant la gaîté du pinson,
Tu lançais dans les airs un refrain de chanson4
Tu chantais pour Gilbert5 et tu plaignais Le Tasse6
Sans un mot d’amertume au fortune qui passe,
Quand le froid trop intense abrégeait ton sommeil,
Pour les enfants du Roi7, tu rimais un conseil.
Tu pouvais aspirer aux succès de la rampe8,
La misère abusa de l’huile de ta lampe,
La fièvre usa ton corps et de son doigt fatal,
La mort vint te frapper au lit d’un hôpital.
Que de douleurs, hélas ! ô mon pauvre poëte,
Ont affligé ton corps, et ton cœur, et ta tête,
Alors que, par la faim, ton esprit assombri,
Dans un coin de bateau te cherchait un abri.
Tu grelottais de froid : pas une main amie
Ne s’ouvrait à ta main ? La fortune ennemie
Se plaisait à te fuir ; plus forte qu’elle encor,
Ta voix, sur notre monde, appelait l’âge d’or.
Puis novembre arrivait, et cette perspective9
Donnait à ta pensée une note plaintive.
C’était le froid, la faim, qui venaient menacer
Tes os jusqu’à la moelle. Encor, pour te bercer
D’une espérance vaine, en proie à ton délire,
Dans le pays des sourds tu promenais ta lyre10
Tu pensais à ta mère, à Camille, à Provins11
À tes mais défunts, au moment où tu vins,
Quittant le séminaire et rêvant de poésie,
Murmurer à Paris le nom de la Voulzie.
Au moment où prenant le métier d’imprimeur,
Auprès de ta Lebeau12 tu touchais au bonheur.
Pourquoi n’avoir pas su, par ta persévérance,
En travaillant ainsi t’assurer l’existence ?
En ta demeure avoir du pain frais, un bon lit
Et les charmes joyeux des douceurs d’un bon nid ?
Pauvre oiseau, tu voulais voler sans avoir d’ailes,
Pour échapper au froid, comme les hirondelles.
Ainsi, lorsque l’amour de l’idéal nous prend,
Agite notre esprit et nous pousse en avant,
Si nous livrons notre âme au vent de poésie,
Si par l’amour de l’art, agitée et saisie,
Regardant l’infini, sans songer que la mort
Frappe les étourdis qui s’éloignent du port,
Ainsi vous agissez, ô mes pauvres poëtes,
lorsque vous vous n’avez pas un abri pour vos têtes.
Trop oublieux, hélas ! des ronces du chemin,
Vous visez à la gloire et n’avez pas de pain.
Si vous voulez qu’un jour, aux pages de l’histoire,
Vous ayez votre place et que dans la mémoire
Des hommes, des penseurs, vous ayez un renom,
Il vous faut un travail opiniâtre et long,
Car la Fortune est là : guindée, elle repousse
Qui n’a pas les dehors guindés de qui se pousse.
Il vous faut les gants blancs, il vous faut l’éditeur,
Si vous voulez aussi prendre le nom d’auteur.
Si vous êtes, hélas ! sans dehors et modeste,
Quel que soit votre avoir, le fat vous le conteste.
Il vous faut le journal, il vous faut le succès,
Dans les rangs des élus pour avoir un accès.
Ou bien dans votre cœur il vous faut l’énergie
Du stoïque qui meurt dans sa chaste agonie.
O mon riche poëte, Hégésippe Moreau,
Je voudrais de ta vie exposer le tableau,
Pour montrer aux amants de la divine Muse,
Qu’en comptant trop sur Elle un jeune esprit s’abuse,
Il faut mûrir vos fruits pour qu’ils soient savoureux.
Au printemps, recueillez tous vos rêves heureux,
Comme fleurs, entassez vos rimes, vos pensées,
Pour que, par le public, vos œuvres caressées
Vous ouvrent sûrement, auprès des éditeurs,
Une oreille facile à payer vos labeurs.
Les convaincre, c’est pis qu’un des travaux d’Hercule,
À moins d’un grand hasard, tout éditeur recule
Devant la poésie. « Ah ! c’est commun, les vers !
« Puis on ne les lit plus, en faire est un travers ;
« Les lire est un travail, l’esprit cherche et s’y lasse
« Et puis l’on ne croit plus à Muse ni Parnasse. »
Derrière ses attraits et sous sa fiction,
Ne voyons que l’auguste et sublime Raison.
Le savoit la grandit, l’étude l’amplifie,
l’âge mur la conduit à la philosophie,
Être juste d’abord, être bon et meilleur,
Voilà tout l’idéal de l’être supérieur.
Si les riches pouvaient comprendre tous nos rêves,
Les rêves de finance auraient aussi leurs trèves.
C’est si bon d’être doux, c’est si doux d’être bon,
Que douceur et bonté sont le plus joyeux don
Que puisse demander une âme généreuse.
Rêvant de l’âge d’or et de l’époque heureuse,
Ou chacun s’efforçant pour le bonheur commun,
L’effot commun fera le bonheur de chacun.
La vie est un pénible et rude apprentissage,
Chacun nous n’avons pas mêmes lots en partage :
Aux uns, c’est le calcul, aux autres, l’idéal,
Mais songeons que tout homme est un être moral.
« Vous, fourmis aux écus, en comptant vos recettes,
« Pour l’artiste dixmez, dixmez sur vos cassettes. »13
S’il en était ainsi, dans un riant tableau,
J’aurais peint ou décrit Hégésippe Moreau.
Il aurait pu donner l’essor à son génie,
Sans subir une sombre et pénible agonie ;
La France n’aurait pas de regrets superflus
En admirant de lui des chefs-d’œuvre de plus.
Pour chanter un poëte, elle est un doux mensonge.
10 juin 1885. A. Leconte,Député.
(1) La ville de Paris a fait établir, dernièrement, sur la maison n° 9, une plaque commémorative rappelant le lieu de naissance d’Hégésippe Moreau.⤶
(2) En 1833, il avait commencé à publier une feuille en vers, le Diogène. On le guettait pour le poursuivre. — Voir la brochure citée.⤶
(3) La Voulzie.⤶
(4) Le Revenant, Nicolas, Les Cloches, Surgite Mortui, etc. etc.⤶
(6) La sœur du Tasse.⤶
(7) À un enfant (1835).⤶
(8) Il avait essayé, non sans succès, de jouer sur le théâtre.⤶
(10) Vers de la Voulzie.⤶
(11) La Voulzie.⤶
(12) Mlle Louise Lebeau fut une amie dévouée pour le pauvre poëte. Il l’appelait sa sœur. Bénie soit sa mémoire, car elle a semé quelques feuilles de roses sur le chemin épineux de la vie du malheureux poëte.⤶
(13) Vers tirés de la pièce de l’auteur intitulée : Rouget de l’Isle et Béranger (A. Leconte). Éditeur Patay.⤶
[a] Sur l’exemplaire de la Bibliothèque de l’École de pharmacie de Paris dont j’ai une copie, on a rayé Mme Favier et écrit M. Laval, maire de Provins.⤶
J’ai corrigé les appels de note qui présentaient quelques incohérences dans leur numérotation.