Hégésippe Moreau — 1810-1838

Moïse
Ode à M. de Chateaubriand

L’horizon se chargeait de tristes météores ;
Le vent soufflait plus froid au front des sycomores ;
La nature en tremblant s’agitait pour souffrir ;
Et l’hymne des mourants que disaient les lévites
Attristait de son deuil les chœurs israélites :
C’est que Moïse allait mourir !
Moïse ! un de ces noms qui signalent une ère,
Rayon venu du ciel et passant sur la terre,
Création mystique, homme prophète et roi,
L’élu que Dieu choisit pour parler à la foule,
Et qui dit, regardant son siècle qui s’écoule :
« Je vivrai plus long-temps que toi »
Or, ayant sur l’Égypte appelé les tempêtes,
De ses frères courbés il releva les têtes,
Et pendant quarante ans fut leur guide aux déserts ;
Et les déserts alors vivant de sa présence,
S’animèrent soudain de la divine essence
Qui semblait parfumer les airs.
« Qu’importent vos palais où le luxe étincelle ! »
Avaient dit tout-à-coup, dans leur fierté rebelle,
Les enfants de Jacob à ceux de Sésostris ;
« Qu’importe que pour vous nous élevions des villes,
» Si, réservés sans cesse à des travaux serviles,
» Esclaves, nous sommes flétris !
» Gardez pour vous vos arts et ces fertiles terres
» Où le Nil verse à flots ses ondes tributaires.
» Dormez, dans les plaisirs, d’un sommeil agité.
» Dieu délaissant Memphis, ville d’idolâtrie,
» Au peuple de son choix promet une patrie ;
» Dieu nous promet la liberté. »
Et ce peuple, ayant foi dans les sacrés oracles,
Récoltait chaque jour sa moisson de miracles,
Et six cent mille Hébreux, suivant l’avis du ciel,
Sainte émigration  ! à la voix de Moïse,
Abandonnaient Gessen pour la terre promise,
Aux ruisseaux de lait et de miel.
Pleins de cette ferveur qui n’admet pas le doute,
Ils fuient loin de l’Égypte, et partout sur la route
Les champs ne sont que fleurs, le vent n’est que zéphir.
Rien ne fera défaut au grand pélerinage,
Car Dieu marche avec eux, assis dans un nuage
Formé d’azur et de saphir.
Qu’importent désormais de terrestres obstacles !
Sous chacun de leurs pas vont surgir les miracles.
Moïse est à leur tête avec l’Esprit divin ;
Et voilà que la mer, entrouvrant ses entrailles,
Élève tout-à-coup deux humides murailles,
Et les proscrits ont un chemin.
Là, c’est le pain qui manque, et la crainte circule.
« Le soleil des Hébreux touche à son crépuscule, »
Murmurent sourdement des échos clandestins :
Mais Moïse soupire une prière ardente,
Et la manne du ciel, en rosée abondante,
Couvre le sol tous les matins.
Bientôt, mais plus profond, le doute recommence :
Pas une goutte d’eau dans un désert immense !
Et la terreur s’exhale en murmures nouveaux.
Moïse, en invoquant sa divine ressource,
Des entrailles d’un roc fait jaillir une source
Qui se déroule en longs ruisseaux.
Ainsi gloire au-Très-Haut ! A là voix du prophète,
Chacun des jours de deuil se change en jour de fête.
Et, ministre zélé de la suprême loi,
Moïse au Créateur consacrant son hommage,
Construit dans le désert l’arche du témoignage
Et le tabernacle de foi.
Allons ! pour qu’au grand jour sa bonté vous le ronde,
Que chacun porte à Dieu son cœur et son offrande !
Au sublime trésor que chacun ait sa part !
Aujourd’hui vos colliers, vos perles, vos dorures,
Demain, pour effacer de mondaines souillures,
Vos parfums de baume et de nard.
Et partout au travail que la ferveur éctate !
Tissez le cramoisi, la pourpre et l’écarlate,
Enchâssez les brillants dans le superbe écrin,
Jetez sur le sétim ces franges d’hyacinthe,
Et, couronnant le tout, versez sur l’œuvre sainte
Des flots d’argent, d’or et d’airain !
A genoux ! à genoux ! voici le sanctuaire,
Palais de l’Éternel, éclatant luminaire,
Voici la nef ouverte aux élus du saint lieu,
L’autel où s’offriront les prémices nouvelles,
Le parvis où viendra la foule des fidèles :
C’est bien ! tout est digne de Dieu.
Fils d’Israël, des siens il a vengé l’insulte !
Prêtre, d’un Dieu de paix il établit le culte !
Enfin, législateur, Moïse, au Sinaï,
Joignant à son poème un sublime épilogue,
Produit le Lévitique, écrit le Décalogue,
Sous le souffle d’Adonaï.
Alors, en contemplant sa tâche terminée,
Le prophète attendait la fin de la journée ;
L’univers désormais luira de son flambeau,
Le ciel va rompre enfin ses terrestres lanières.
Écoutons, écoutons ses paroles dernières
Sur le sommet du mont Nébo.
« Enfants, voici la terre aux généreuses sèves,
» La terre où fut long-temps l’horizon de vos rêves !
» A ses maîtres jetez vos éclatants défis !
» Le ciel sourit d’avance à vos destins prospères,
» Et le pays où fut le berceau de vos pères
» Aura le tombeau de vos fils.
» L’avenir vous promet une gloire parfaite ;
» Mais n’oubliez jamais que Dieu seul vous l’a faite,
» Que seul sur des débris il restera vivant,
» Et qu’il peut tout-à-coup, d’un éclat de tonnerre,
» Renverserle vieux tronc de l’arbre originaire,
» Et jeter ses feuilles au vent.
» Cultivez donc, enfants, sa bonté paternelle :
» Vivez long-temps encore abrités sous son aile :
» L’astre qui vous protège atteignant le zénith,
» Cet astre s’éteindra trop tôt dans les nuages ;
» Priez pour éloigner de sinistres présages ;
» Enfants, Moïse vous bénit ! »
L’horizon se chargeait de tristes météores ;
Le vent soufflait plus froid au front des sycomores ;
La nature en tremblant s’agitait pour souffrir ;
Et l’hymne des mourants, que disaient les lévites,
Attristait de son deuil les chœurs israélites :
C’est que Moïse allait mourir.
Et nous, Dieu tout-puissant, dans notre foi soumise,
Nous aussi, nous rêvons une terre promise.
Il n’est pas de mystère auquel nous ne croyions.
Nous rêvons un royaume habité par la grâce,
Où ta gloire éternelle illumine l’espace,
Comme un astre aux mille rayons.
Mais nul autour de nous dont le cœur nous comprenne ;
Nul apôtre ici-bas dont la voix souveraine
Réveille avec ton nom le peuple qui s’endort,
Qui, prêchant l’Évangile aux portes du saint temple,
Nous régénère enfin par un sublime exemple,
Et renverse tous les veaux d’or !
Abaisse donc sur nous tes divines paupières,
Accueille avec amour nos ferventes prières !
Que vers toi notre chant ne monte pas en vain ;
Et si le temps n’est plus du règne des prophètes,
Fais un miracle encore, et donne à nos poètes
Un rayon de l’Esprit divin !
Paris, 1er Décembre 1840.
Adolphe DARDENNE.

Imprimerie de Mme Ve Dondey-Dupré, rue Saint-Louis, 46, au Marais.