Notice biographique sur
Hégésippe Moreau
DE
L'ÉCOLE ROMANTIQUE
1825 à 1840
précédés
d’une notice biographique sur chacun des auteurs
contenus dans le volume
PAR
M. Édouard Fournier
PARIS
Laplace, Sanchez et Cie, Libraires-éditeurs
3, rue Séguier, 3
1880
pages 358-359 (371-372 du pdf)
MOREAU (Hégésippe)
Sa naissance fut irrégulière, et il ne s’en releva jamais. De la mansarde natale, rue Saint-Placide, n. 9, à Paris, il fut emmené par sa mère à Provins, où son père était professeur au collège. On l’aurait deviné au prénom pédantesque qu’il avait donné à son fils. Il mourut jeune, la mère le suivit bientôt, et l’enfant serait resté abandonné, si on ne l’eût gardé au collège pour achever son éducation qui fut assez brillante. La façon dont il maniait l’hexamètre était une promesse pour le tour pur et distingué qu’il saurait donner plus tard à l’alexandrin.
Ses études finies ou à peu près, il fut recueilli à la ferme de Saint-Martin par la bonne madame Gérard, qu’il retrouva toujours aux heures de peine, et qu’il en a remerciée par une de ses plus jolies pièces, la Fermière, son cadeau d’étrennes, le 1er janvier 1836.
Il lui fallait un état. Ou le plaça, en 1826 — il venait d’avoir seize ans — chez M. Lebeau, imprimeur à Provins, pour y faire son apprentissage. La fille de cet excellent homme le prit en grande amitié. C’est elle que dans ses vers il appelle « ma sœur », et c’est à elle aussi qu’il a dédié ses Contes en prose. « Il était à seize ans, disait-elle lorsqu’on l’interrogeait sur Hégésippe, de l’âme la plus délicate et la plus noble ; d’une sensibilité exquise, ayant des larmes pour toutes les émotions simples et pures… »
A Paris, où, quoi qu’on pût faire, il voulut venir et vint en effet, tout cela se gâta par de mauvais contacts, et s’aigrit par la misère, à laquelle il n’opposa que mollesse de courage ou fierté déplacée. Entré comme ouvrier à l’imprimerie Didot, il ne tarda pas à en sortir. Le joug du travail lui pesait. Il se fit maître d’études et traîna deux ou trois ans de pension en pension, de collège en collège, puis il y renonça.
La révolution de Juillet était venue. M. Pierre Lebrun, nouveau directeur de l’Imprimerie royale, voulut l’y attacher. Moreau accepta ; mais, quand arriva l’heure d’aller au travail, il ne s’y rendit pas. C’est par protection qu’il eût travaillé ; ce qu’il appelait « sa fierté » s’y refusait : il aima mieux mourir de faim qu’être obligé à de la reconnaissance !
Malade de privations, il dut entrer à l’hôpital et faillit y mourir. Quand la force lui fut revenue, il retourna chez sa bonne fermière de Provins et s’y refit un peu. Le corps reprit de la santé, mais l’esprit resta malade. Que fit-il quand il put recommencer à écrire ? Une satire, le Diogène, qui, à la façon de Némésis, aurait paru chaque semaine. Au quatrième numéro, il avait déjà ameuté contre lui toute la petite ville de Provins, et s’était mis un duel sur les bras.
Il revint à Paris, et y trouva plus de travail qu’il n’en voulut faire. Mlle Fouqueau de Pussy, qui dirigeait le Journal des Demoiselles, nous a souvent raconté ce qu’elle eut de peine à lui arracher page par page quelques-uns de ses contes.
Il vivait comme il pouvait, et couchait n’importe où : dans les champs, au coin d’une borne, sur les marches d’une église. On le ramassa, une nuit, étendu sur celles de la Sorbonne, rimant les couplets d’un vaudeville où il collaborait pour un quart, et qui ne fut pas joué : il acheva sa nuit au Dépôt.
En 1838, Berthaud, du Charivari, lui trouva un éditeur pour le recueil qu’il pouvait former avec ses poésies, et auquel il avait donné ce joli titre : le Myosotis. Le volume parut, mais trop tard. Moreau, épuisé, venait d’entrer à l’hôpital de la Charité. Il y mourut le 10 décembre suivant, après un touchant retour aux croyances de sa jeunesse, un réveil de piété, dont on trouvera l’expression dans les quelques stances reproduites plus loin, et qui sont fort peu connues, je crois même inédites.
M. de Banville, après avoir rappelé quelques-uns de ses plus jolis vers, tels que la pièce sur la Voulzie, charmante rivière qui coule à Provins, a dit de lui : « Il fut un élégiaque inspiré à la grande source de Théocrite. Aussi est-il de ceux dont le nom se ravive et la fête revient au temps où fleurit l’aubépine… L’oubli ne lui prendra que sa politique et ses regains de Béranger. »
La date du décès de Moreau donnée ci-dessus est erronée.