Notice biographique sur
Hégésippe Moreau
II
Ainsi s’écoulait la vie d’Hégésippe Moreau dans cette petite imprimerie « proprette et coquette », près d’une amie dévouée, parmi les séductions de la musique et les rêves dorés de la vingtième année.
Oh ! que je voudrais l’y laisser ! car ce sont les seuls jours de bonheur qu’il ait connus…
Mais, vingt ans, c’est aussi l’âge des résolutions énergiques, et ce n’est pas à Provins qu’on peut satisfaire des instincts de gloire.
« Allez à Paris ! » lui disait, par la voix de ses citoyens les plus autorisés, la ville des Roses, fière de cet enfant d’adoption, qui promettait à la France un autre Béranger.
O la bienheureuse entre toutes les autres du pays de Brie, cette charmante ville de Provins ! Elle a des fleurs d’Asie pour égayer ses jardins, une topographie qui l’a fait souvent comparer à la sainte Sion, une enceinte de murailles où les voyageurs vont interroger la poussière du passé ; l’histoire, les arts, les lettres s’y épanouissent comme dans leur domaine naturel. Vous ne pouvez y faire un pas sans marcher sur les pieds d’un académicien.
Il y en avait un, à cette époque, niché dans une maison familiale de la ville Haute, à l’ombre du dôme de Sainl-Quiriace et du château de Thibault le chansonnier. C’était Pierre Lebrun, poète lui aussi, très en vue dans le monde, affable d’ailleurs et toujours heureux de mettre son influence au service des jeunes.
Une chanson assez vive (1) lancée comme un pétard par notre apprenti sous le char triomphal de Charles X en visite à Provins, s’éleva jusque-là en rumeur de gloire. Pierre Lebrun en fut ravi. C’était pourtant un royaliste, mais teinté de libéralisme, de la nuance — et de la suite — du duc d’Orléans. Il manda chez lui le jeune chansonnier.
« Allez, à Paris ! lui répéta-t-il à son tour, je me fais fort de vous procurer une place de compositeur dans les ateliers de Firmin Didot : vous y gagnerez votre vie honorablement, et vous serez posté là mieux qu’ici pour utiliser vos loisirs au profit de votre fortune littéraire. »
Et le voilà parti, au commencement de , le cœur un peu gros, sans doute, chargé des bénédictions et un peu des économies de sa bonne « sœur » el suivi des vœux de la petite cité, qui ne voyait pas sans un certain orgueil son poète s’en allant en guerre pour conquérir la capitale.
*
* *
Ce grand Paris ! En tout temps il fut dur pour les jeunes, mais combien plus encore à cette époque, — pensez donc : ! — où la fureur des luttes politiques, succédant à l’effervescence des grandes batailles livrées autour d’Hernani, eût étouffé la voix de ce petit poète de province, s’il avait osé roucouler sa note familière et si douce…
Mais il ne l’osa même pas. Il fut désorienté tout de suite, tout de suite la victime de son caractère ombrageux, de sa susceptibilité, d’un orgueil tellement maladif qu’on ne sait pas au juste si c’est de l’orgueil ou de la timidité.
Il y avait à Paris des Provinois d’origine qui, avertis par ceux de là-bas, se seraient fait un plaisir de lui ouvrir toutes grandes les portes de leur maison, de le piloter, de lui aplanir les voies. Il n’allait pas les voir, il préférait se morfondre dans la solitude, — la solitude, qui est une trempe pour les grands caractères, mais une bien mauvaise conseillère pour les esprits faibles et les tempéraments aigris.
Oh ! j’ai souvent entendu vitupérer la société, au sujet de cet enfant. On l’a accusée de s’être conduite vis-à-vis de lui comme une marâtre. Mais je vous demande, au contraire, s’il est beaucoup de jeunes gens nés dans sa condition, vers qui aient convergé les efforts de tant de bonnes volontés. Voyez plutôt : Mme Favier, les Lebeau, les Guérard, la bonne Louise, se plaisent à continuer leur rôle providentiel en lui envoyant des preuves bien touchantes de leur affection : des fleurs (il aimait à en parer sa chambre), des dragées, un foulard, qui avait pressé des tresses blondes, et qu’il se mettait autour du cou, le soir, avant de s’endormir. Ceci, c’est le côté cœur. On n’oubliait pas l’essentiel. Mme Favier lui ouvre un crédit annuel de 300 francs. Avec cela et le peu qu’il gagnait comme typographe à l’imprimerie Didot, il aurait pu, tranquille en ce qui concerne ses intérêts matériels, laisser prendre l’essor aux chants qui peuplaient son âme. Là encore, les bonnes volontés venaient à lui d’elles-mêmes, impatientes presque de le voir prendre position dans les cohortes belliqueuses, parmi le fracas des rimes retentissantes. M. Lebrun lui écrivait : « Venez donc me voir : je vous présenterai à La Fayette ; je vous mettrai en relations avec Béranger. » Que de jeunes gens se seraient précipités ! Lui, non.
Mieux que cela : un de ses bons amis, qui devait lui rester fidèle par delà la mort, M. Sainte-Marie Marcotte, vint un jour le prendre dans sa chambrette, pour le conduire chez M. Lebrun.
— Oh ! non, je vous en prie, n’insistez pas ; je n’oserai jamais me présenter chez lui dans l’état où je suis. Regardez donc : j’ai des bas bleus.
Je sais qu’il faut se défier des protections, et que le jeune homme qui s’y laisse aller risque d’y perdre sa dignité et son indépendance.
Mais la camaraderie, par laquelle on se pousse les uns les autres entre égaux, — la bonne camaraderie d’êtres jeunes, beaux, qui marchent la main dans la main, comme des dieux superbes, vers les cimes, est-ce que ce n’est pas un spectacle à dilater le cœur ? Moreau ne semble pas l’avoir connue ni recherchée.
Si, une fois, cependant, mais pas au point de vue littéraire, — en . Il y eut, dans les trois jours glorieux, une belle poussée de la jeunesse républicaine contre le trône vermoulu de Charles X. Oh ! alors, Moreau comprend qu’il est solidaire : il demande sa place parmi les combattants : il prend un fusil, enlève avec les Écoles la caserne des Suisses. Ce fut un lambeau de gloire, dont il se fit longtemps une cocarde.
Mais après, quel lendemain ! Plus de travail nulle part ; le commerce, l’industrie ont reçu une secousse ; les commandes n’affluent plus dans les imprimeries, que désolent des grèves, des séditions fréquentes. On congédie la moitié des ouvriers, on ne garde que les habiles, et je n’ai pas besoin de dire que le nôtre n’est pas de ceux-là. il avait déjà, en juin, quitté l’imprimerie de Didot pour entrer chez Décourchant, qui était d’origine provinoise : le manque d’ouvrage le met sur le pavé.
Rendons-lui cette justice : en ces circonstances pénibles, il fait montre de quelque énergie et tente de violenter le sort : il envoie des vers aux journaux, bâcle quelques vaudevilles, s’essaie à faire ce qu’on appelle en littérature du métier ; mais tout lui rate dans les mains : les journaux n’insèrent pas et les théâtres restent fermés.
Alors quoi ? c’est la misère, la hideuse misère aux dents aiguisées : pas d’argent, pas de situation, pas de crédit, pas de figures amies autour de lui, si ce n’est la vision de celles qu’il a laissées là-bas. O Provins, ô Louise, pourquoi l’avez-vous laissé partir ?…
Écoutez ses plaintes, discrètes, mais à peine retenues cependant, dans une lettre qu’il écrit à Louise Lebeau au moment où s’avance l’hiver de :
Vous m’avez prié de vous répondre de suite, pardonnez-moi : j’ai eu de cruelles souffrances. Pourquoi vous ai-je quittée ? Pourquoi m’avez-vous laissé venir ? Vous n’aviez qu’à dire : je le veux ! vous n’aviez qu’à étendre la main pour me retenir et vous ne l’avez pas fait. Quand j’y réfléchis, maintenant, je ne conçois pas comment j’ai pu vous quitter, pour me jeter presque les yeux ouverts dans un abîme sans fond de misère et de honte.
Maintenant, je n’ai plus d’espérance. Vous devez vous apercevoir du désordre de mes idées. Pardonnez-moi si je m’exprime d’une manière inconvenante. Oui, en relisant mes premières phrases, je m’aperçois qu’elles renferment presque des imprécations contre vous.
Pauvre Louise ! vous m’avez entouré de soins que je ne méritais pas et d’une tendresse que la mienne ne peut payer. Je vous aime car je vous dois mes seuls jours de bonheur, et jusqu’à mon dernier souffle je vous aimerai et vous bénirai. J’éprouve quelque embarras à vous donner mon adresse : qui peut savoir où je coucherai demain.
Et il n’en savait rien, en effet, et personne n’en a jamais rien su, car, pendant toute la durée de cet hiver, personne n’entendit parler de lui.
Ce ne fut qu’au printemps de qu’on le vit reparaître, mais dans quel état : pâle, émacié, les yeux caves, toussant, déjà touché du mal héréditaire…
C’est pour le coup qu’il aurait fallu avoir recours à la bienveillance de Lafayette, — Lafayette, qui venait de défaire un roi et d’en faire un autre, et pour qui c’eût été un jeu de procurer à ce protégé de M. Lebrun un petit nid bien chaud et bien duveté dans n’importe quel bureau de n’importe quel ministère. Et M. Lebrun lui-même ! dans la grande distribution de faveurs qui suivit l’établissement du nouveau régime, il avait décroché une assez jolie timbale : la direction de l’Imprimerie royale : il tendait les bras, on n’avait qu’à s’y jeter.
Non encore : ce n’est pas aux grands de ce monde, pas même à M. Lebrun, que Moreau veut devoir le pain quotidien, le relèvement de son être physique et moral : c’est à des ouvriers comme lui, ses anciens camarades de l’imprimerie Didot ; et ils cherchent, ces braves cœurs ; ils courent tout Paris, et finissent par lui trouver une place de maître d’études dans un petit établissement de la rue de la Pépinière, — la maison Labbé.
En voilà un métier pour lequel il ne semblait pas né, avec son caractère faible ! Et la voyez-vous d’ici, la discipline, dans la pension Labbé, sous la férule de ce doux rêveur ? Il goûta pourtant cinq à six mois de vrai bonheur dans ces fonctions si délicates et, d’ordinaire, si difficiles. Et voici pourquoi. Il y avait à la tète de l’étude qu’il était chargé de diriger une douzaine de rhétoriciens de valeur, enfants de bonne famille, très épris des questions d’art et de littérature, et qui eurent vite fait d’apprécier le mérite de leur jeune maître. On causait lettres pendant la récréation, on discutait la valeur des contemporains. Bref, ces jeunes gens, qui, d’habitude, changeaient de répétiteur tous les quinze jours, firent à celui-ci la proposition suivante : « Vous nous plaisez beaucoup. voulez-vous rester avec nous ? Nous nous chargerons de faire la discipline à votre place et de rosser d’importance les petits qui ne seraient pas sages. » Le pacte fut conclu et tenu. Plus tard, le poète retrouva dans la vie un de ces rhétoriciens-là ; ce lui fut un ami fidèle et précieux : je veux parler de M. Vallery-Radot qui a laissé dans ses Souvenirs littéraires de curieuses pages sur son ancien maître.
Mais ces élèves partis, d’autres leur succédèrent, qui furent si méchants, ou si diables, en tous cas si rebelles à toute discipline, qu’à la fin le pauvre garçon n’y tint plus, il s’évada de ce bagne et rentra dans la vie libre.
Libre, oui, mais infernale, — la vie de bohème en ce qu’elle a de plus lamentable, et cela, dans le temps même où des difficultés avec la personne chargée de lui distribuer la petite rente de Mme Favier,le privaient de cette manne, qui eût été la si bienvenue.
Vous faites-vous, dès lors, une idée de ses misères, de ses souffrances et de ses hontes ? Osez-vous vous représenter dans quelles gargotes il allait restaurer son estomac délabré, — dans quels taudis il reposait, le soir, ses membres lassés ? que dis-je ? pas même cela : la belle étoile, tout simplement ; les fourrés du bois de Boulogne, éclairés des feux de mille vers luisants suspendus aux épines des buissons ; ou bien les bateaux amarrés sous les ponts ou sur les berges de la Seine, avec, pour oreillers, les balles de marchandises qui lui poissaient les cheveux et lui martelaient le crâne.
S’il avait eu du moins l’idée de s’en ouvrir à sa « sœur » !… Mais il n’osait pas : il avait la pudeur de ces choses-là…
Je n’ai que des chagrins à vous avouer, ma bonne sœur. Il s’opère chaque jour en moi un désordre qui me désole et dont je ne puis m’expliquer la cause ; toutes mes facultés s’éteignent, mou esprit est lourd, ma tête stupide ; ma mémoire même, autrefois si heureuse, menace de disparaître.
Voilà ce qu’il avouait. Mais que ceux-là comprennent qui savent lire entre les lignes, et que Dieu nous garde de recevoir jamais pareille lettre de nos fils ou de nos frères… Et alors, pour ranimer la flamme éteinte, il buvait des liqueurs fortes ; et pour endormir ses chagrins, pour faire taire la faim, qui grondait au fond de ses entrailles, il fumait de l’opium, et, le samedi soir, il triplait la dose, afin d’escamoter le dimanche et d’oublier tout…
Et ce fut si terrible, cette vie-là, qu’à la fin il voulut partir, aller retrouver le père, la mère, dans la paix éternelle. Et comme on était en cette abominable année de , où le choléra fit tant de victimes et joncha les rues de Paris de milliers et de milliers de cadavres, et qu’il vit que la Mort l’oubliait, il alla à la Mort, cl se coucha, à l’hôpital de la Pitié, sur un lit de cholérique, s’enveloppant dans les draps avec frénésie, pour s’inoculer le virus. Mais la Mort ne voulut pas de lui : il n’avait pas assez souffert.
Un jour, cependant, il crut ses vœux exaucés : une attaque d’hémoptysie, le sang sortant à longs flots de sa poitrine, le jetèrent de nouveau à la Pitié, sur le lit de Gilbert, son frère de misère et de pensée. Il y resta deux mois. Et c’est de ce grabat, humide encore des pleurs d’un poète, que s’élancèrent, un jour d’inspiration, les belles strophes intitulées : Un Souvenir à l’Hôpital, où, son caractère tendre et naïf reprenant le dessus, à des imprécations contre la vie qui lui fut si dure, il se prend à mêler le frisson du renouveau et les consolations de l’éternelle Nature :
Mais la nature est brillante d’attraits,
Mais chaque soir le vent à ma fenêtre
Vient secouer un parfum de forêts.
Marcher à deux sur les fleurs et la mousse,
Au fond des bois rêver, s’asseoir, courir,
Oh ! quel bonheur ! oh ! que la vie est douce !…
Pauvre Gilbert, que tu devais souffrir !
Oh ! oui, la vie doit être bien douce dans les bois et sur les bords fleuris de certaine petite rivière qu’il connaissait bien ! quel appel de tous ses souvenirs dans ce joli couplet ! Il n’y résista pas, et, quand les premiers rayons de soleil vinrent happer à la porte de son dortoir et lui faire signe qu’il était temps de partir, il prit son bâton de cornouiller, et le voilà, chemineau sublime, le voilà qui retourne vers les sites aimés, vers les êtres charmants et bons qu’il a laissés là-bas. à Provins, à Champbenoît, à la ferme du Château de Saint-Martin Chennetron, où son grand ami Camille Guérard, après avoir cédé la Fontaine et s’être essayé à la culture au Plessis-Hainault, sur les confins de la forêt de Chenoise, venait d’installer définitivement son foyer, non pas une petite ferme. comme on se le figure volontiers, mais une des belles exploitations du riche sol de Brie, de plus de cinq cents arpents.
C’est là que notre malade voulait se rendre de préférence. Il fait la route à pied, comme les pèlerins d’autrefois, et comme eux, il vient frapper à l’huis miséricordieux. Campée au seuil, les deux poings sur les hanches, accorte et vaillante, et tonjuurs gaie, la « bonne fermière » lui ouvrit ses bras maternels, et, durant sa convalescence, elle fut pour lui d’une si affable cordialité et lui montra tant de dévouement que sa piété reconnaissante lui tressa sur le front une sorte de divine auréole.
Il devait, en effet, payer royalement l’hospitalité de Mme Camille Guérard par la chanson de La Fermière, vrai chef-d’œuvre de sensibilité charmante et de grâce attendrie, qu’il lui adressa pour ses étrennes an premier de l’an , et qui fera vivre le nom de cette excellente femme aussi longtemps que durera son souvenir à lui-même. Heureuses celles-là à qui il est donné de recevoir, pour prix de leurs bienfaits, une pareille récompense…
Si gentille et si douce…
C’est l’oiseau des bois qui se plaît
Loin du bruit, dans la mousse.
Vieux vagabond qui tends la main,
Enfant pauvre et sans mère,
Puissiez-vous trouver en chemin
La ferme et la fermière !
(1) Vive le roi.retour