Hégésippe Moreau — 1810-1838

Notice biographique sur
Hégésippe Moreau

Abel Bertier

III

Nous voici maintenant arrivés à une période active de la vie d’Hégésippe Moreau.

Ce n’était pas exclusivement pour restaurer sa santé ébranlée par tant d’assauts et pour faire une cure de lait chaud dans la ferme de son ami Guérard, ni pour rafraîchir sa pensée à l’ombre des peupliers de la Voulzie, qu’il était revenu dans son pays d’adoption. Il avait une idée de derrière la tête : il savait que la gloire, qui était le noble but de sa vie, ne s’acquiert qu’aux prix de travaux incessants et de luttes héroïques.

Aussi dès qu’il fut à peu près rétabli, il quitta Saint-Martin, revint prendre pied à Provins, retrouva là toutes ses vieilles amitiés, et les encouragements qui l’avaient soutenu naguère, et les belles chansons de sa sœur Louise, et brusquement, excité par l’exemple d’un contemporain célèbre, le voilà qui entreprend de conquérir la renommée par un tour de force gigantesque.

Il y avait à cette époque un jeune Marseillais, nommé Barthélemy, qui, durant toute l’année

Deux cents vers environ chaque semaine, cela fait par an, si je sais bien compter, un assez joli total de dix à onze mille vers. Il faut être de Marseille pour tenter pareille aventure. Barthélemy l’avait entreprise et menée à bonne fin, avec une ardeur (je ne dis pas une conviction : il paraît que le drôle n’en était pas suffisamment pourvu), mais en tous cas avec une verve et une facilité d’improvisation qui ne s’étaient jamais démenties, — citant à sa barre les préfets, les ministres, le roi, les puissances de l’Europe, le pape, les écrivains, les mœurs… Ce fut un jeu de massacre épouvantable :

Ils n’en mouraient pas tous, mais tous étaient frappés. [a]

Aussi, son nom fut-il bientôt dans toutes les bouches : une année lui avait suffi pour se faire une célébrité que plus d’un illustre eût pu lui envier.

Eh bien ! c’est cette fortune-là que rêva Hégésippe Moreau. Oui. il imagina de fonder à Provins même, à l’imitation de Barthélemy, un journal satirique hebdomadaire en vers, qu’il baptisa du nom de Diogène, et qui, parti de la petite imprimerie Lebeau, irait porter sa jeune gloire, d’un seul bond, jusqu’aux étoiles.

C’était insensé : — d’abord, parce qu’il prétendait tirer ses ressources poétiques des seuls événements de la contrée ; or la ville et le département même ne pouvaient offrir qu’un champ restreint à sa pensée ; et puis, il se connaissait, il savait bien que la muse ne le visitait pas à époques fixes, que l’improvisation n’était pas son fait et qu’il risquait fort de voir son Pégase se rebiffer et lui casser les reins dès les premières postes.

Le malheur voulut que son entourage partageât ses illusions. Provins, qui naguère avait fondé sur lui ses espérances, crut pour le coup que l’heure sonnait où son poète allait forcer les destins et jeter aux quatre vents du ciel, avec son nom à lui, son nom à elle, la petite cité des roses. Les personnages de la ville pour qui les choses de la pensée n’étaient pas œuvre vaine : l’académicien Lehrun, le vieux conventionnel Christophe Opoix, le maire Gervais, père de l’illustre amiral dont le nom a sonné haut dans le monde à l’époque de l’entente franco-russe, le sous-préfet Simon et son beau-frère M. Boby de la Chapelle, ancien préfet de Seine-etMarne, retiré maintenant à Provins, le docteur Maximilien Michelin, labbé Grabut, principal du collège, Émile Génisson, compositeur de musique, Alphonse Fourtier, un financier émérite, qui devait en liquider notre douloureux impôt de guerre, le bibliothécaire Chardon, — j’en passe ! — tous se mirent en campagne, firent la propagande pour le Diogène, lui cherchèrent des abonnés. Ils en trouvèrent quatre-vingts. On fixa le format du journal (in-4° de 8 pages), le prix de l’abonnement : (30 francs par an, s’il vous plaît, avec cette invite suggestive : la souscription se paie d’avance) ; on remplit les formalités légales auprès de la Préfecture, et le premier numéro parut le . M. Lebeau l’avait tiré à deux cents exemplaires, qui furent enlevés le soir même. C’était du délire. Mais attendez !

Ce premier numéro renferme le programme de la publication. Le poète y raconte son enfance, ses années de séminaire, son séjour à Paris, ce Paris

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  . plus aride
Au malheur suppliant que les rocs de Tauride.

Il dit son retour dans ce doux pays de Provins, qui lui souriait en rêves, et le projet qu’il a conçu d’ensemencer de ses vers le sol vivace de Seine-et-Marne, dont il énumère les ressources : c’est Meaux,

Provins, docte ruine où l’histoire s’épelle,
La cité d’Amyot, veuve de Lachapelle,
Fontainebleau, qui dort à l’ombre de ses bois
Où ne résonnent plus le cor et les abois…

Il promet enfin de faire appel à toutes les formes de la poésie pour plaire à ses lecteurs, et d’être, avant tout, la voix qui criera à tous les carrefours le grand nom de Liberté.

Ce premier poème, si nous le passions au crible de la critique littéraire, paraîtrait plutôt défectueux sous le rapport de la forme. Dame ! lorsqu’un auteur joue de la trompette autour de son œuvre, il enfle un peu la bouche et laisse entendre des sons criards.

Mais à la Préfecture, quand le journal y arriva, ce ne fut pas la forme qui préoccupa le plus, ce fut le fond. Certaine tirade contre le séminaire, plus violente que forte, fut jugée déplorable. Et puis, ce mot de Liberté, jeté comme un cri d’appel aux passions populaires, fit froncer les sourcils. Il n’est pas jusqu’à un malencontreux hémistiche glissé par mégarde dans un des vers que je viens de citer, qui ne parût une injure personnelle à M. le Préfet :

La cité d’Amyot, c’est Melun : mais la Chapelle ?… Eh bien ! il s’agit ici de M. Boby de la Chapelle, l’ancien préfet, protecteur de Moreau et l’un des protagonistes du Diogène. La ville de Melun a l’air de porter le deuil d’un magistrat aimé, et le nouveau préfet se trouve dans la situation d’un monsieur qui aurait épousé une veuve, et qui, toute la sainte journée, entendrait corner à ses oreilles les louanges du défunt. Ça doit être rasant.

Ce préfet, M. le baron de Saint-Didier, était par tempérament facilement agaçable, et, dans ses fonctions, rigide sur les principes. Il envoya le numéro au ministre en lui demandant si un journal qui se promettait de chanter la Liberté n’était pas, quoique en vers, une publication politique, et si, par conséquent, le sieur Moreau (Hégésippe) ne devait pas être traduit on police correctionnelle pour avoir fait une fausse déclaration et fondé un journal politique sans s’être, auparavant, libéré vis-à-vis de la loi par le dépôt d’un cautionnement.

Le ministre, heureusement, avait plus d’esprit que son subordonné. C’était M. Thiers. Il répondit qu’il fallait attendre, laisser se corser le dossier de ce jeune homme, afin d’obtenir plus facilement par la suite, s’il en était besoin, un jugement de condamnation.

Ce fut bien pis au deuxième numéro, qui parut huit jours après.

Un joli petit hameau de Provins, au nom gracieux de Fontaine-Riante, venait d’être consumé par un violent incendie. C’était un sujet d’actualité tout trouvé. Fidèle à son programme, Moreau s’en empara. Il fit là un poème vibrant, tout plein de pitié, où sa tendre sensibilité lui inspire sur la mort d’une jeune fille qui avait succombé dans les flammes des strophes d’une belle envolée :

mais où, à la fin, sous la poussée, sans doute, des rancœurs qui lui viennent de ses longues souffrances, il se répand en imprécations, j’oserai dire sauvages, contre les riches, auxquels il ne se contente pas de demander l’aumône pour les pauvres dans une sorte de paraphrase du fameux vers de Victor Hugo :

mais devant qui il agite le spectre de Gracchus Babeuf et de ses lois agraires, — autrement dit, d’un socialisme brutal et irréfléchi, qui irait jusqu’aux limites extrêmes de ses principes, jusqu’au partage des biens :

Riches, dont l’existence est un banquet sans fin,
. . . . . . . Donnez, pour que la foule
Oublie, en le baisant, que votre pied la foule,
Pour que votre or, sué par tant de malheureux,
Etouffe leurs soupirs en retombant sur eux ;
Pour que votre Pactole, utile dans sa course,
Fasse, comme le Nil, perdre des yeux sa source.
Et pour que le passant vous tende un jour la main,
Si votre char vous jette aux cailloux du chemin.
Donnez ! Car agitant des torches funéraires
Le spectre de Babeuf prêche des lois agraires :
Le sol est un volcan : il tremble…, et comme Dieu
La Raison vous dira : l’Aumône éteint le feu !

Eh bien ! que dites-vous de ce petit morceau ? Croyez-vous que ce fût pour s’entendre dire des choses pareilles que les bons bourgeois de Provins avaient versé leurs trente francs d’abonnement, et pensez-vous qu’une apostrophe aussi hardie dût avancer les affaires du poète à la Préfecture ? Notes sur notes étaient envoyées au sous-prêfet de Provins : « On me dit que vous voulez du bien à M. Moreau : engagez-le donc à être plus sage. »

Ah ! oui c’est bien de sagesse qu’il s’agissait.

Voici bientôt qu’après deux numéros assez anodins (Au Parti bonapartiste, l’Apparition), éclate, tel un coup de tonnerre dans un ciel serein, le fameux Chant fiunèbre des 5 et 6 juin 1832, publié en dehors du « Diogène », non à Provins, mais à Paris, chez Locquin, et répandu à profusion dans Provins et les environs.

Cette fois, ce n’est plus une tirade virulente, il est vrai, mais incidente et comme perdue dans le développement poétique d’un appel à la pitié ; c’est un hymne à la République, c’est la glorification des patriotes morts dans ces deux journées en essayant une émeute contre le pouvoir royal, à la suite des obsèques du général Lamarque. Moreau, retenu à la Pitié par la maladie, n’avait pas pris part à la bataille, mais il en avait suivi les péripéties du haut de sa fenêtre, et, la lutte finie, il avait employé le peu de force qui lui restait à transporter les blessés et à ensevelir les morts. Et le souvenir lui revient de ces morts qui lui étaient chers, de leurs efforts suprêmes, de leurs rêves brisés, et alors, associant sa pensée à la leur, lui, l’ancien combattant de , qui ne pensait pas non plus que la royauté issue des barricades fût ce qu’il avait plu à Lafayette d’appeler « la meilleure des républiques », il envoie au mânes des vaincus un magnifique chant d’adieux qui, il faut le reconnaître, ne manquait pas d’une certaine crânerie, à cette époque de plein triomphe du « Système » :

Ils sont tous morts, morts en héros,
Et le désespoir est sans armes  ;
Du moins, en face des bourreaux
Ayons le courage des larmes  !
Ces enfants qu’on croyait bercer
Avec le hochet tricolore
Disaient tout bas  : il faut presser
L’avenir paresseux d’éclore  :
Quoi  ! nous retomberions vainqueurs
Dans le filets de l’esclavage  !
Hélas  ! pour foudroyer trois fleurs
Fallait-il donc trois jours d’orage  ?
On insulte à ce qui n’est plus,
Et moi seul j’ose vous défendre  :
Ah  ! si nous les avions vaincus,
Ceux qui crachent sur votre cendre,
Les lâches, ils viendraient, absous
Par leur défaite expiatoire,
Sur votre cercueil à genoux,
Demander grâce à la victoire.

Est-il besoin de peindre ici l’effarement produit par cette poésie républicaine lorsqu’elle arriva dans le cabinet de M. le Préfet ? De ces insurgés de , faire des martyrs ; appeler de ses vœux la république : quelle audace ! vite, des rapports au ministre de l’intérieur, au préfet de police, des notes au sous-préfet, des avis comminatoires à M. Lebeau.…

Certes, si Hégésippe Moreau nourrit en son cœur des pensées d’orgueil (et je crois avoir dit qu’il n’en était pas indemne), il dut avoir alors quelques bonnes joies. Pensez donc ! le Gouvernement en émoi, la magistrature en mouvement, le préfet de police Gisquet — le terrible Gisquet, la bête noire des républicains — lançant contre lui ses satellites ! on le traite en séditieux, en personnage redoutable : on le surveille, on le file jusque chez un de ses amis de Villiers-Saint-Georges, on interdit à M. Lebeau d’imprimer sa feuille révolutionnaire.

Et, de fait, c’est à Paris, désormais, qu’il va publier, clandestinement, son pauvre petit in-4°, — chez Locquin. La police fait une descente chez Locquin : il va chez Everat. Toutes ces tracasseries ne font qu’exciter sa bile. Il continue son œuvre, non plus régulièrement (le souffle, malgré tout, n’y était pas : l’argent non plus), mais à des intervalles inégaux ; il continue avec plus d’âpreté que jamais, portant de beaux défis à la royauté et à ses séides :

Qu’importe qu’on m’enlève une presse, qu’importe
Que l’hospitalité ferme sur moi sa porte  ;
Qu’importe, pour s’asseoir, au poëte rêvant,
La chaise du foyer ou la borne en plein vent  !
Quand il se frotte au peuple, un contact électrique
Fait jaillir de son sein la flamme satirique.
.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
J’ameuterai le peuple à mes vérités crues,
Je prophétiserai sur le trépied des rues…
Chaque mur, placardé d’un vers républicain,
Sera pour mes lazzis le socle de Pasquin.

Et cela dura jusqu’au jour où, repris de nouveau par l’abominable vie de Paris, sans place et sans le sou, crevant de misère et de faim, il écrivit à Mme Camille Guérard, en  :

« Dites-moi donc ce que je dois faire de mes abonnés de Provins ? S’ils s’adressent à vous, par hasard, dites-leur que je suis malade : vous ne mentirez qu’à moitié. »

« Le Diogène a vécu », écrivait le sous-préfet Simon à son chef hiérarchique. Et il ajoutait, avec l’aimable philosophie d’un fonctionnaire débarrassé d’un gros souci : « Je crois bien que les abonnés en seront pour leur argent. »

Il serait trop long d’analyser les pièces qui constituent la collection du Diogène ; il y en a neuf, — toutes conçues dans le même enivrement des passions politiques, toutes inspirées par les sentiments démocratiques les plus fervents et par une sorte de piété filiale pour les grandes figures de la Révolution, pour ces rudes ancêtres, connue il les appelle, qui de leur pied gigantesque

.  .  .  .  .  .  .  . ont tenté d’aplanir [b]
Une route aux Français vers un bel avenir.

Il est probable que, dans l’œuvre de Moreau, c’est la partie qui vivra le moins longtemps, parce que, intimement liée aux émotions d’une époque, elle doit participer comme elles au sort des choses qui passent. Il m’y a de roc pour y bâtir un monument impérissable que les sentiments, impérissables aussi, du cœur humain, ou les inspirations de la Nature qui meurt, mais pour renaître, toujours la même.

Toutefois, nul ne saurait y nier la splendeur des vers pleins, vigoureux, sonores et qui emplissent la bouche, — la connaissance et le sens profond de la Révolution, — la foi dans l’Humanité et dans sa marche en avant vers le progrès, — une sincérité (quoique un jour un douloureux épisode de sa vie de bohème ait pu faire croire chez lui à une défaillance), une sincérité indéniable, attestée par des faits probants et réitérés, — et enfin, que vous dirai-je ? une chose que rien ne remplace : la belle fièvre de la jeunesse, qui anime tout ce qu’elle touche et colore tout ce qu’elle anime.

[a] Jean de la Fontaine, Les animaux malades de la peste.retour

[b] Dans le poème Merlin de Thionville tel que donné dans les œuvres complètes, on lit « ils voulaient aplanir ».retour