Notice biographique sur
Hégésippe Moreau
IV
La satire ne nourrit pas son homme, — en province, surtout.
A celui qui l’embrasse il est toujours fatal (1).
Le pauvre Hégésippe devait vérifier pour son compte l’exactitude de cet apophtegme.
Nous avons déjà appris qu’il avait quitté Provins.
A vrai dire, ce ne sont pas les poursuites de la police ni le souci de ses numéros clandestins qui le poussèrent loin des rives de la Voulzie : dans le temps même où les agents de M. Gisquet traquaient son journal chez les imprimeurs de Paris, lui, goûtait assez les délices de l’existence auprès de la famille Lebeau, versifiant de gais couplets, comme aux jours de son adolescence, et faisant de la musique avec sa « sœur. »
C’était trop beau : il n’entrait pas dans ses destins d’être heureux si longtemps.
Il faut avouer, du reste, qu’il aida les destins par son manque de tact et la sauvagerie habituelle de son caractère.
Ce n’était pas assez que l’esprit général de ses satires éloignât de lui la bourgeoisie de Provins, réfractaire à l’idée républicaine, il semble qu’il eût pris à tache de s’aliéner les quelques personnes en situation de lui être utiles et qui lui voulaient du bien.
Il avait naguère lestement chansonné M. Gervais et M. Simon au sujet de leur promotion dans l’ordre de la Légion d’honneur. Ces messieurs avaient eu le bon esprit d’oublier. Mais on ne lui pardonna pas si facilement le ton de persiflage avec lequel il refusa, par une chanson rendue publique (2), une invitation au bal (le mariage d’une jeune fille de la famille Michaud. Un couplet insolent lui mit aussi toute la basoche à dos :
Pour souffrir, sans les bafouer,
Ces beaux esprits dont la science
Se borne à l’art de saluer ?
Contre les clercs qui font merveilles,
Un bon mot peut m’être fatal ;
Tous ces messieurs ont des oreilles :
Non, non, je n’irai pas au bal.
C’était mal choisir ses victimes. Parmi les jeunes gens ainsi « bafoués » se trouvait un clerc d’avoué de l’étude Briois, Victor Plessier, qui fut depuis représentant de l’arrondissement de Coulommiers à la Chambre des Députés, et qui venait de marier sa sœur avec le fils Lebeau.
Précisément, celte dame, maintenant maîtresse de la maison, y voyait d’un assez mauvais œil les assiduités d’Hégésippe auprès de sa belle-sœur Louise.
Peut-être, en effet, notre poète, toujours dans les nuages, ne se rendait-il pas compte qu’il est besoin de beaucoup de prudence dans les relations avec une jeune femme, même très modeste et très sage, quand on a bientôt vingt-quatre ans et que les langues de provinciales inoccupées sont vite affilées pour les insinuations malignes. On commençait, paraît-il, de jaser en ville : il était temps de couper court à un concert possible de médisances. Victor Plessier se chargea de l’opération, avec un zèle auquel n’était peut-être pas tout à fait étranger le souvenir des piqûres faites à son amour-propre. Il s’en ouvrit à son beau-frère, lequel, à son tour, avec toutes sortes de précautions oratoires, mais non sans fermeté, essaya de faire comprendre à Moreau dans quelle situation délicate il les mettait tous. L’autre s’indigne, proteste, prend le ciel à témoin de la pureté de son cœur, et, finalement, un soir qu’une bande d’amis l’entraîna dans un café de la place Sainl-Ayoul où Victor Plessier avait accoutumé de prendre son apéritif, il l’y avise, s’avance vers lui, l’apostrophe avec colère et le soufflette.
Un soufflet ! certes, ceux là qui, à quelque vingt ans d’ici ont connu le député Plessier, vieilli déjà, vieillard même, mais d’une prestance superbe et d’une violence de tempérament que la neige des ans n’avait pas calmée, peuvent se rendre compte de l’état d’exaspération où le mit un pareil outrage :
mais on se jeta entre eux, on les sépara, ou leur fit prendre rendez-vous le lendemain pour un duel.
Le duel eut lieu, au pistolet, sous les remparts, au pied de la tourelle du Trou-au-Chat.
Que les âmes sensibles se rassurent : il n’y eut de blessé que le cœur du poète, qui saigna désormais d’une plaie toujours ouverte.
Il avait compris, cette fois, que, pour le repos de sa grande amie, il ne devait plus rester à Provins.
*
* *
Que dire de son second séjour à Paris ? Il dura cinq ans. Ce furent cinq années de misères absolument semblables à celles des années et .
On le trouve bien de nouveau maître d’études dans une maison d’éducation du faubourg Saint-Martin, la pension Chapuis : il y resta trois mois ; sa santé débile et son humeur inquiète le poussèrent à s’en aller. Après, on serait bien embarrassé de dire où il loge : un peu partout, au hasard des rencontres, — aujourd’hui chez son ami Loison, autre épave du séminaire de Meaux ; — demain chez l’« Homme rouge » (le satirique Berthaud), qui s’était déjà associé un autre nourrisson des muses, Veyrat, de Chambéry : joli phalanstère de poètes marmiteux qui n’avaient à eux trois qu’un seul cœur, mais aussi qu’une seule redingote, une grande redingote verte, que le savoyard avait rapportée de ses montagnes et qui fut bien vite légendaire dans le monde des étudiants.
Mais c’étaient là de rares aubaines, et, comme, d’autre part, il avait fini par lasser la patience des propriétaires et des concierges du quartier latin, qui ne voyaient jamais la couleur de son argent, il en était revenu à ses habitudes d’autrefois : l’hiver, aux soutes des bateaux à charbon ; l’été, aux taillis du bois de Boulogne, à certain chêne affectionné près de la mare d’Auteuil. Il campait dans les maisons en démolition, sous la protection de vieux invalides chargés de la garde des matériaux, rébarbatifs d’abord, mais bientôt conquis par ce singulier rôdeur, qui leur racontait en termes imagés les belles histoires de l’Autre, l’homme au petit chapeau et à la redingote grise. D’autres fois, en plein cœur d’hiver, les patrouilles, en faisant leur ronde, ramassaient sur les marches de la Sorbonne un pauvre diable roulé en hérisson : c’était notre Hégésippe Moreau, qui somnolait doucement, en se récitant des vers de Tibulle. On vous le colloquait entre quatre hommes et un caporal, on le conduisait an Dépôt de la Préfecture de Police, et il y passait la nuit, souvent même deux jours de suite, chauffé du moins, et nourri — Dieu sait de quelle inavouable pitance ! — parmi la tourbe abjecte des voleurs, des assassins, des truands, d’un tas de trognes truculentes et verruqueuses, d’où s’exhalent tous les relents de la pourriture sociale.
Nature bizarre, nature de poète, d’une sensibilité exaspérée et que trop de mécomptes avaient achevé de bouleverser : — toute d’inconstance et de contradictions : religieuse et libertine (aux deux sens du mot), douce et ulcérée, avide d’épanchement et rongeant son frein dans l’accablement de la solitude, pétrie de tendresse et d’amour et prompte à se dérober au don de soi-même, impatiente de la pauvreté et jalouse de s’affranchir des moindres obligations qu’impose la reconnaissance ; incapable, d’ailleurs, de longs efforts, même dans l’ordre intellectuel ; brûlée au feu intérieur qui la consume et se regardant brûler ; créatrice de ses propres douleurs, sœur un peu de ces âmes maladives de Jean-Jacques et de Werther, à qui le mal de vivre apparaît plus pesant qu’il ne convient, dans un cortège de dégoût et de découragement.…
Les médecins connaissent bien cet état d’âme — et de nerfs ; ils lui dormaient autrefois un nom expressif : lypémanie. Cela sentait trop le loup. Nous avons trouvé autre chose. Nous disons aujourd’hui : neurasthénie, C’est mieux porté. On n’en guérit pas davantage, mais ça fait toujours plaisir.
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* *
Peut-être, si je n’avais pas craint de dépasser les limites ordinaires d’une préface, me fussé-je laissé aller à rapporter ici quelques traits qui eussent éclairé plus à cru celte singulière physionomie.
J’aurais voulu, par exemple, vous faire assister aux premiers succès de notre héros, vous emmener avec lui dans les salons du faubourg Saint-Honoré, chez les duchesses, où il est invité à cause d’une chanson sur un chien crotté et où il va (à quel décrochez-moi-ça avait-il emprunté un habit, Seigneur ?), oui, où il va dire ses vers entre un pianiste épileptique et un ténor distingué : ce n’était plus un poète, c’était un « numéro. »
J’aurais eu plaisir à surprendre avec vous ses premiers tressaillements de joie, à reproduire quelques-unes de ses lettres enthousiastes à sa « sœur y> lorsque, après de si longues années d’attente, il voit enfin, grâce à l’influence de son ami Berthaud, ses chansons insérées dans le « Charivari » qui les paie dix francs pièce, et ses Contes, si délicats de pensée et d’une forme si pure, sauvés de l’indifférence par les efforts gracieux de Mme Emma Ferrand, une girondine sentimentale qui eut quelque empire sur son esprit vagabond, et recueillis dans des journaux de modes : la Psyché, le Follet, le Petit Courrier des Dames, le Journal des Demoiselles, le Caprice, (ça devait être aussi pour les demoiselles !…)
Petits triomphes, hélas ! et profits moindres encore : car c’est bien peu de chose qu’une pièce de dix francs de temps à autre pour une chanson, et quant aux journaux de modes, c’était un peu la bohème de la presse, et l’on y payait peu ou prou, plus mal que bien et pas toujours en monnaie courante. Savez-vous, par exemple, comment la Psyché, Miroir de la Beauté, rémunérait les articles de ses rédacteurs et de ses rédactrices ? En nature : pour les dames, un chapeau de paille ; un bifteck, pour les messieurs. Quand l’article était corsé, on corsait le bifteck en y ajoutant des pommes de terre frites.
Et ce ne sont pas là des contes à la Jérôme Paturot. On a conservé le souvenir d’une petite crémerie de la rue des Saints-Pères où Moreau écrivit un compte rendu de la réception de Scribe à l’Académie française, sous l’œil du secrétaire de rédaction de la Psychè, qui attendait sa copie, et sous le fumet d’un lapin sauté, qui attendait aussi. Donnant, donnant. Et quand on lit ces pages malicieuses, on se demande s’il est possible qu’un écrivain se laisse aller à de pareilles virtuosités d’esprit et d’humour, alors que la faim les ponctue de ses borborygmes en faux-bourdon.
Car c’est là que je me heurte, en dernière analyse : de quelque côté que je me fusse tourné dans la vie de ce pauvre être, de quelques anecdotes que j’eusse essayé d’animer mon récit, toujours, pour glacer ma pensée et figer le rire sur mes lèvres, toujours se fut dressé à mes côtés, comme la Fatalité dans les drames antiques, toujours le spectre, le pâle spectre de la Faim !
Je l’aime, c’est ma sœur ; la Faim, sans qu’il en coûte
Une heure à mon sommeil, un vers à mes chansons,
Entre et s’assied chez moi, car nous nous connaissons. (3)
Et dire que c’est sous l’influence d’une telle inspiratrice et dans les conditions psychologiques que je viens d’indiquer que sont nées les œuvres charmantes et fraîches qui forment autour du nom d’Hégésippe Moreau une si jolie couronne de gloire : ses Chansons, ses Contes, ses Élégies surtout !…
Ses Chansons : elles sont gracieuses, prestes, ailées, plus littéraires que celles de ses contemporains, et justifient le mot de Latouche à Béranger : « Je sais un chansonnier qui est plus poète que vous. »
Plus poète que Béranger, en effet, non par la verve et le mouvement, mais par le sentiment, la finesse poétique, la tristesse aussi, sa nature impressionnable s’y épanche tour à tour en espiègleries mutines, en francs éclats, en un rire frais ouvert à la vie, épanoui au soleil, pour retomber parfois dans celte note mélancolique qui lui est familière et qui se mêlait si naturellement chez lui aux folles espérances et aux refrains délicieux de la vingtième année.
Ses Contes, ses contes en prose : existe-t-il dans notre langue quelque chose de plus savoureux, de plus lumineux et de plus délicat, où le cœur et l’esprit se donnent plus libre carrière ?
Il en est de gais, comme le Neveu de la Fruitière, que connaissent tous nos écoliers ; il en est de mélancoliques et d’attendris, comme le Gui de Chêne ou Thérèse Sureau, dont la lecture vous donne un petit frisson, parce qu’on sent que le poète y pleure ses propres détresses.
Ce petit Ixus, le « Gui de Chêne », qui porte dans sa poitrine un feu divin qui le dévore, et n’est bon à rien, à rien qu’à mourir an premier coup de vent, dans l’ombre chaste de sa sœur la douce Macaria qu’est-ce donc, sinon Hégésippe Moreau lui-même, qui reçut aussi à son berceau le fatal baiser d’Apollon et mourra de consomption, en murmurant un nom aimé ?
Et cette Thérèse Sureau, que pousse à Paris la croyance en son génie littéraire, et qui souffre et peine, et ne trouve dans la ville d’enfer que les déboires et la mort, est-ce que j’ai besoin de dire son vrai nom ?
Mais gais ou tristes, les Contes, qu’il a intitulés, du reste, « Contes à ma sœur », et qu’il voulait dignes de ce patronage, sont, je ne le dirai jamais trop, d’une délicatesse de pensée et de forme qui les recommande plus particulièrement à l’admiration des jeunes filles. C’est leur récompense d’avoir été écrits pour elles, dans des journaux à elles : ils y ont gagné ce je ne sais quoi de châtié et de contenu que peut-être ils n’auraient pas eu sans cela.
Ses Élégies : qui ne les a lues et cent fois relues ? qui ne connaît par cœur l’Isolement, l’Ode à Bordeaux, le Quart d’heure de Dévotion, la Fauvette du Calvaire, l’Oiseau que j’attends, Sur la mort d’une Cousine de sept ans, Si vous m’aimiez, la Sœur du Tasse, et d’autres encore, et la Voulzie surtout, la plus belle de toutes, parce que c’est celle où se trouvent le mieux condensés les sentiments douloureux, mélancoliques et tendres, qui font de son livre un de ceux que l’on emporte de préférence dans la solitude des champs ou que l’on ouvre à deux dans la paix du foyer.…
Comment oserais-je toucher à ces petits chefs-d’œuvre, porter en chacun d’eux le scalpel de la critique, pour y meltre à nu les secrets de leur beauté ou pour y rechercher d’hypothétiques filiations ? On ne détaille pas les charmes d’une si touchante poésie : vous la sentez, vous vous en pénétrez, vous en êtes émus : que vous faut-il encore ? Volontiers dirai-je, à l’encontre du poète latin :
Est-il bien nécessaire à votre bonheur, par exemple, de constater qu’Hégésippe Moreau, s’il s’adapte à l’école romantique par la fébrilité de son âme et par cette sorte de fatalité que le malheur lui imprime, est demeuré, quant à la forme, absolument fermé à son influence ? Et gagneriez-vous beaucoup à une dissertation longue et pénible où j’essaierais de découvrir s’il est quelques rapports ténus par où son génie procède de celui d’André Chénier ? — si ténus qu’il a fallu la loupe de Sainte-Beuve pour les apercevoir… Faute de cet instrument de précision, je reste bonnement dans la conviction que le génie d’Hégésippe Moreau est tout spontané, éclos dans les plus profonds replis de son cœur, trempé aux sources vives de toute émotion et de toute poésie.
Je les vois, ces sources sacrées, et je vais vous les indiquer :
— La Nature, d’abord, la simplicité et le repos des champs, dont il goûta les délices, enfant, aux rives de la Voulzie, jeune homme, dans son séjour de deux mois à la ferme de Saint-Martin ;
— En second lieu, les Sentiments élevés de sa propre nature, où des défauts, que je n’ai pas cachés, ne peuvent faire oublier et n’ont jamais étouffé des trésors de bonté et d’amour, — de hautes croyances, — une foi ardente à l’âme immortelle, à la charité, à l’avenir et au progrès de l’humanité, — une immense pitié des êtres et des choses, — une idée très nette, enfin, de la dignité du poète et de sa mission divine ;
— Ses Souvenirs d’enfance, ensuite, et la traînée douloureuse de ses longues souffrances, qui se répercutent un peu partout, en échos passionnés ou plaintifs, sans que jamais, cependant, les amertumes dont son existence fut pleine se traduisent en rumeurs sauvages, comme au temps du « Diogène » ;
— Enfin, le Parfum, l’éternel parfum de sa vie, le souvenir de la femme aimée, qui embaumait ses jours malheureux, et le soir, aux heures de l’inspiration créatrice, alors que sa main traçait des rimes à la lueur de la lampe des nuits, peuplait sa triste mansarde
Égarés par hasard dans les plis d’une robe (4).
Voilà les différentes sources d’émotion dont vous trouverez les infiltrations dans les élégies d’Hégésippe Moreau. Allez, allez vous y rafraîchir, dans le calme de votre cœur, sans gâter votre bonheur par de subtiles analyses. Il y a un proverbe indien qui dit : « O le sot jardinier, qui se met à disséquer les roses ! »
(3) L’Isolement.retour
(4) L’Apparition.retour
[a] Pierre Corneille, Le Cid, acte I, scène 5, vers 269.retour
[b] Le vers originel est Felix qui potuit rerum cognoscere causas, qui signifie « Heureux qui a pu pénétrer la raison des choses », Virgile, Géorgiques, livre II.retour